Les Lauriers de l’Olympe, 1907· A Wilhelmine
A Wilhelmine
Marchons le front levé vers les beaux monts voilésDe brumes roses.Dans l’herbe des lézards glissent ; les jeunes blésNaissent près des suprêmes roses.
O mon enfant, ouvrez votre âme à ces senteursDu grave Automne.Les derniers résédas vivent ; sur les hauteursLa feuille rougit et frissonne.
O mon enfant, voyez sur le miroir des eauxVotre visageQui se penche, encadré de ces tendres roseauxInclinés le long du rivage.
Vous n’avez pas senti dans votre jeune cœurL’âpre rafaleQui jette sur l’azur des pensers sa vapeurEn trombe ardente et triomphale.
Vous n’êtes point l’abri des rêves, mon enfant :Pour vous la VieEst un chemin ombreux, aisé, rempli de chants,Où l’on passe l’âme ravie !
Les rêves frémissants qu’on aime et qui font mal,Votre âme obscureNe les écoute pas gazouiller dans le valEt ne comprend point leur murmure.
Et pourtant ils sont là, mon enfant, près de vous.Qui sans bruit volent.Bientôt à leur appel trembleront vos genoux,Comme au vent les rameaux s’affolent.
Pour les suivre vous vous éloignerez de moi,Et vos doigts frêlesDédaigneront soudain l’étreinte de mes doigtsEt ce parc plein de tourterelles.
Ne croyez pas au moins que je m’indigneraiDe votre fuite.Je vous suivrai de loin toujours et je croiraiQue vous êtes encor petite.
Mais si parfois vos yeux reposent sur mes yeuxLeur fleur jolie,Alors je trouverai moment délicieux !Moins lourd le fardeau de la Vie.
Mon enfant, mon enfant, vous ne saurez jamaisCombien mon âmeTend autour de votre âme innocente de retsPour la préserver dans leur trame.
Vous ne saurez jamais qu’il n’est pas un instantOù ma penséeNe vous presse contre elle et ne berce en chantantVos regards de laque foncée.
Vous ne saurez jamais que votre cœur charmantEst pour moi-mêmeUn sanctuaire où j’entre avec recueillementEt d’où j’écarte le blasphème ;
Et que votre jeunesse en sa beauté de fleurEst la parureDe ma grave existence et que toute douleurA vos côtés se transfigure !
Vous ne saurez jamais tout cela, car mon front,Parfois sévère,Malgré votre bonheur qu’aucun mal n’interrompt,Rarement s’anime et s’éclaire.
Mais peut-être qu’un jour où, sous l’azur des cieux,Mon enfant douce,Vous viendrez visiter la tombe des aïeuxCouverte d’une épaisse mousse,
Vous sentirez, devant mon nom presque effacéAu creux du marbre,Votre âme tressaillir, songeant que du passéVotre père encor vous regarde.
Alors, courbant la tête où les ans auront misUn peu de neige,Vous direz : Ce fut là le meilleur des amis !
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources