Les Lauriers de l’Olympe, 1907· Ma grand’mère
Ma grand’mère
Sous ces ombrages frais voici le vieux jardinOrgueilleux de ses fruits, fier de son abondanceEt dont les souvenirs, rompant leur long silence,Remontent du passé pour me parler soudain.
Vous abritiez déjà, beaux tilleuls, les allées,Au temps où ma grand mère, un bouquet d’azaléesA la main, s’en allait, en pensant à Rousseau,Sur les bords de l’étang dont fusait le jet d’eauQui perçait les essaims des mouches frémissantes :Alors que l’été luit sur les champs et les sentesEt qu’il étend au lit du fleuve transparentSon corps, lourd de désirs, lassé d’avoir, errantTout le jour, prodigué ses rayons magnifiquesAux plaines, aux moissons, aux fleurs dont les musiquesDe parfums s’élevaient dans le calme du soir.
Voici le banc de mousse. Elle y venait s’asseoir.Tout alentour des bruits de bourdons et d’abeillesS’étendaient, et son front, sous l’abri vert des treillesSauvages, s’appuyait doucement sur sa main.Des brins de chèvrefeuille, un rameau de jasmin,Inclinés par l’air chaud, baisaient parfois sa bouche.Alors, la jeune fille, inquiète et farouche,Sentant obscurément la présence d’un DieuAuprès d’elle, fermait avec effroi les yeux…Et la nuit, lentement, envahissait la terre.L’été dans les sainfoins reposait. Un mystèreFait d’angoisse, de joie et de calme éperdu,Environnait le pré, le bois, le cep tordu.Et l’enfant écoutait vivre l’âme du mondeQui répercutait sa vibration profondeDans un cœur virginal, incertain et troublé.
Bientôt le vent tombait. Au loin, la mer du bléApaisait peu à peu ses vagues ; les luzernesOuvraient à la fraîcheur leurs petites fleurs ternesEt les oiseaux, percés des traits de la clarté,Chantaient et gazouillaient la bonne obscurité.Puis c’étaient les cri-cri des grillons dans les chaumes,Des bruits d’ailes légers, un mélange d’aromesQue les fleurs exhalaient avant de s’endormirEt parfois des senteurs d’eau tiède et de zéphyr,Un bond de biche, un lièvre en quête de son gite,Ou les souffles du sein de l’ombre qui palpite…
Et maintenant, sa main pesant sur ses genouxEt la tête appuyée au tronc lisse d’un houx,Ma grand’mère songeait à la douce Julie.Sous le corsage fin, son cœur battait : la VieEt le jeune inconnu qui se nomme l’AmourEmpourpraient son visage ou l’ombraient tour à tour…Près de l’étang, miroir de la pénombre claire,Il lui semblait, debout, attentif à lui plaire,Tout à la fois épris, sentimental, peureux,Mince, charmeur, timide, apercevoir Saint-Preux.Et sous les blancs rayons qui tombaient de la lune,Elle voyait de loin la belle tête bruneQui se tournait vers elle avec un tendre émoi.Et c’étaient des baisers que, du bout de son doigt,Le jeune homme envoyait et qui la brûlaient touteDe cet étrange feu qu’on aime et qu’on redouteEt qui fait qu’on respire ou qu’on est oppresséEt que l’on a le sein de part en part percé.
Et l’enfant savourait longuement l’amertumeDu désir sans espoir, de l’Amour qui consumeEt s’empare de l’âme, obsédant et jaloux,Étreint férocement, puis martyrise, sousSon gantelet d’airain, le cœur sans défianceQue ne sait plus garder intact l’adolescence.
Mais voici que des voix ravissaient brusquementMa grand’mère à son rêve, et le discret amant,Pour qui sa jeune chair battait sous le corsage,Disparaissait soudain à travers le feuillage…Grave, dissimulant son trouble, l’air très froid,L’enfant quittait le banc pour regagner son toitEt le grand salon blanc dont elle voyait luireLes fenêtres et d’où les cordes d’une lyre,Sous les mains de sa mère, égrenaient, dans la nuit,Leurs soupirs de cristal plein de grâce et d’ennui.Et lorsque, ayant quitté mantille et capeline,Elle entrait, svelte en fourreau vert de mousseline,Nul n’eût pu se douter, à voir son air joyeux,Qu’Amour avait déjà, sur ce front, sur ces yeux,Cette bouche fleurie et ce tiède visage,Mis sa lèvre cruelle et son sceau de servage.
Grand’ mère, comme vous j’ai dû dissimulerL’Amour barbare et doux qui venait me troubler.Sans cesse comme vous j’ai dû causer et rire ;Quand mon cœur gémissait et pleurait, n’en rien dire ;Et comme vous rester joyeux, fier, agissant,Pour que l’on ne sût pas que j’avais l’âme en sang.
Je vous vois, frêle, souple et très jolie, assiseDans le grand salon blanc, cependant que la briseNocturne se jouait dans les plis des rideaux,Broder sur du lampas ou les larges bandeauxD’une antique imberline, œillets, lys, anémonesEt répondre avec grâce aux phrases monotonesDe quelque vieil ami choyé par vos parents,Sans que personne, hélas ! prît garde à vos vingt ans !Je vous vois, vous levant, aller à la fenêtrePar où l’air frais du soir si doucement pénètre,Puis, sentant sur vos seins le baiser de la nuit,A moitié défaillir et sangloter sans bruit,Tandis qu’à quelques pas, sous les feux d’une lampe,Votre père pensif dont grisonne la tempeParle des lourds impôts, de Versailles, du roiPréférant les flatteurs aux gens de bon aloi…
Grand mère, si les temps ont changé, la souffranceEst la même toujours au cœur sans espérance.Les jours ont succédé bien vainement aux jours :Ils n’ont point adouci les affres de l’Amour.Ils n’ont pu pour le cœur, Désir, où tu te poses,Rendre bonne la Vie et la fleurir de roses,Ni dans l’émoi du songe ardemment poursuiviRéaliser l’objet dont tout l’être est rempli ;Car cet objet, hélas ! échappe à notre atteinte,Et la tendre langueur dont notre âme est étreinte,L’attrait qui nous jeta vers un être chéri,A quoi servent-ils donc, s’ils ont déjà périAvant qu’une âme sœur veuille y répondre ?O Femmes,Les rêves éperdus que par vous nous formâmesA l’aube, faudra-t-il cruellement les voir,Comme un oiseau craintif, s’enfuir au vent du soir !Ne comprendrez-vous pas nos soifs de vos caresses ?N’enlacerez-vous pas de vos bras nos détressesEt ne répondrez-vous aux appels amoureuxQue, comme à ma grand mère, un fantôme : Saint-Preux ?
125 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources