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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Lauriers de l’Olympe, 1907· La nature

Évocation

Pierre de Bouchaud· 66 vers

Mon cœur, tous les parfums que vous avez aimésOnt laissé leur aromeEn vous comme l’encens dont un temple s’embaume.

Les tapis de muguets aux vallons clairsemés ;L’iris, la violette,Égayant les sentiers de leur printemps en fête ;

Et près des buis amers où glisse le soleilLes tièdes girofléesDéfaillant aux senteurs de leur âme exhalées ;

Tandis que s’échappant des grappes de vermeilOu de sombre améthyste,Jacinthes, votre effluve au soir tombant persiste !

Mon cœur, vous n’avez pas oublié dans la nuitLes beaux héliotropesEt sous les saules nains la fraîcheur des hysopes ;

Et les lys dont la coupe en porcelaine luitA l’aube diaphane,Et le jasmin musqué, l’œillet, la gentiane…

Mais les roses surtout avec leurs fronts penchésSous le poids de trop d’âme ;Les roses que l’été perçait comme une lame ;

Les roses en péplums soyeux ou peluchésQui, prises de vertige,Se mouraient feuille à feuille et désertaient leur tige ;

Les roses d’imberline et de satin verni ;Les roses amoureusesDu soleil et tendant vers lui leurs chairs mousseuses ;

Les roses, par milliers, ouvertes comme un nidD’odeurs fortes et frêlesOù le vent quelquefois venait tremper ses ailes :

Ah ! comme dans mon cœur leur parfum reste enclosAvec tout le cortègeDe désirs que l’été fait éclore et protège !

Comme il est lourd, ce cœur, et gonflé des sanglotsDe la gluante sèveQu’à vos troncs, cerisiers, juin aspirait sans trêve !

L’air était saturé d’odeurs de Fête-DieuOu de chaudes pivoines.Et la nielle étoilait les blés et les avoines.

Aux carrefours l’encens montait vers le ciel bleuDes reposoirs rustiques :Oh ! cortèges naïfs ! Processions ! Cantiques !…

Et les haltes dans l’ombre ardente de l’étéPar les sentes désertes ;Les baisers échangés et les bouches offertes ;

Les yeux qu’on voit pâlir de trop de volupté ;Le sein qui s’abandonne ;La brûlure d’Éros dont tout l’être frissonne ;

Et cette exténuante et terrible langueurOù se plongeait ma vieLorsque les foins coupés séchaient sur la prairie ;

Cet émoi de tout l’être offert à la chaleurAinsi qu’un holocauste ;Et toute l’âme ouverte aux doux vers d’Arioste ;

Toute l’âme éperdue en invoquant ta mort,Sappho de Mitylène,Ou si troublée aux noms de Paris et d’Hélène ;

Toute l’âme si faible en face de l’effortEt comme consuméeA l’air de feu filtré par la jeune ramée ;

Toute l’âme en tumulte au fond du corps si lasEt cherchant, éplorée,A se réfugier entre les bras de Rhée,

Dans l’odorante mer des luzernes lilas,Des prés, des trèfles pâlesD’où s’élançaient, Parfums, vos salubres rafales…

66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources