Les Lauriers de l’Olympe, 1907· Le jusant de la vie
La sagesse
Pour Jean Dornis.
Ces grandeurs, ces honneurs dont les hommes sont plains
Ne sont pas les vrais biens qui font l’homme plus sage ;
Un petit clos de terre, un petit héritage
Les rend plus vertueux, plus gaillards et plus sains.RONSARD.
La Vie a délivré mon âme des fuméesQue la Gloire et l’Amour ont d’un vain feu formées.Je ne me reprends plus au décevant Espoir.Qu’importe son sourire à présent ? C’est le soir,Et déjà l’horizon s’emplit de l’odeur morteDes feuilles que le vent sur ses ailes emporte.Je n’ai plus le souci de vaincre qui jadisFaisait de moi sans cesse un bouillant Amadis,Et, me poussant toujours à quelque autre conquête,M’imposait des labeurs qu’à présent je regrette,Car les ans fugitifs, vraiment, ne valent pasL’effort quotidien où l’on use ses pas.Mon cœur est maintenant plus près de la NatureEt comprend mieux sa voix, douce, tragique ou dure,Selon le cours des mois et l’ordre des saisons.Le parfum d’une rose ou celui des buissons,Le rameau dont l’automne a doré le branchage,Le thym, le chèvrefeuil que la brebis saccage,Et, sur sa tige ancrée au feuillage qui luit,Le chrysanthème rond sortant de son étui,Ont pour moi leur langage et m’emplissent de joie !
Je chéris la douceur du soleil qui flamboieEt ne me hâte plus, comme je fis parfois,De le fuir pour gagner les salles aux paroisDesquelles par milliers étaient rangés les livresDispensant à l’esprit la lumière et les vivres…Je m’attarde aujourd’hui près du riche pommier.J’aime le ton des fruits d’ambre et d’or du poirier.De la vigne en arceaux bourdonnante d’abeillesVertumne offre à mes doigts maintes grappes vermeilles,Et, dans l’allée, à l’ombre haute du laurier,En dégustant leurs grains, il me plaît d’oublierLes vaniteux desseins qui hantaient ma jeunesse…
Que tout cela est loin ! Le Doute et la SagesseMe rangent aujourd’hui sous leurs paisibles lois,Car mes rêves sont morts et tombés mes émois.
Avec bonté la Vie a calmé l’inquièteArdeur qui m’animait et, neigeant sur ma tête,M’a, du passé, conduit doucement par la mainA ma maison des champs et mon petit jardin.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources