Les Lauriers de l’Olympe, 1907· Le jusant de la vie
L’ardeur d’aimer
L’ardeur d’aimer qui me pénètreD’une amère et douce rancœurEt cet émoi de tout mon êtreEt cette angoisse de mon cœur :
Qu’est-ce, autre chose que la VieAvec son multiple universD’angoisse et de mélancolie,Ou son âpreté de fruits verts ?
Et pourtant je désire et j’aime,Autant que toutes les senteursQue l’avril sur les coteaux sème,Ces chers soucis et leurs douleurs !
Car malgré mes larmes, mes plaintes,Témoignage d’un cœur brisé,Les aromes des térébinthesMe grisent ainsi qu’un baiser ;
Et quand, par l’ombreuse venelle,L’Amour en gémissant a fui,Les zigzags d’une coccinelleMe font oublier mon ennui.
Comment dire l’état de l’âmeDans la torpeur du lourd étéNoyant à son grand lac de flammeLe désir et la volupté ?
Cette émotion grave et forteÉprouvée à l’ombre tombant,Comme l’onde qu’un vent apporte,Sur le store en coutil du banc ?
Ce plaisir de chasser mainte heureD’abandon, de dur souvenir,En ouvrant toute la demeureAu soleil pour mieux l’assainir ?
Cette joie obscure et si tendreD’écouter vivre le sentierVêtu de mousse et de s’étendreDans l’herbe, sous le tulipier ?
Cette douceur, près d’une roseAu cœur par le matin mouillé,De voir que le chagrin moroseS’est, comme un pétale, effeuillé ?
Ce bonheur d’entr’ouvrir sa lèvreA tous les autans pour calmerA leur violence et la fièvreEt l’inquiétude d’aimer ?
Ces sucs parfumés qu’on savoureAvec les effluves de mielDont l’agreste ruche s’entoure ?Ces rameaux tendus vers le ciel ?
Ce frisson, ce soupir des mondesAu fond de soi répercuté ?Ces vibrations et ces ondesDont on a le cœur dévasté ?
Et ce charme, enfin, de répandreSur sa fatigue et son tourmentLa senteur d’eau de l’herbe tendre,Par les nuits de clair firmament ?
O Vie, ô Vie ! à nos alarmesQu’opposer, sinon vos beautés ?Comment résister à vos armesMieux que par vos félicités ?
Ah ! faut-il craindre les tourmentes,Le faut-il, quand vous êtes là,Avec vos bras chargés de menthes,Avec vos prés et vos lilas ;
Avec vos étés d’or splendides,Vos taillis percés de chaleur,Vos troubles, vos grâces d’ArmidesEt tout votre océan de fleurs ;
Vos vallons, vos bois, vos murmuresDe seigle, d’avoine et de blé,Et vos mouvantes cheveluresDe lierre à vos branches roulé ;
Avec vos fontaines si doucesEt si moelleuses de parfums,Et vos fruits tombés dans les mousses,Et vos coteaux roses ou bruns ?…
Chère Vie ! Ah ! que ma tendresseEst forte et durable pour vous.Et pourtant votre joug m’oppresse,Mais j’adore un fardeau si doux,
Puisqu’en le portant je respire,Comme un baume pour mes douleurs,L’enthousiasme et le délireDe vos divins jeux de couleurs ;
Que vous soufflez à mon visage,Par la bouche de vos zéphyrs,Une fraîcheur chassant l’orage,L’étreinte et l’éclair des désirs :
Et qu’après moi, dans un mystèreD’éternelles fécondités,Vous ornerez encor la terreDes délices de vos clartés…
Ah ! c’est pourquoi je me console,Quand votre flux coule toujours,D’être la feuille qui s’envoleEt s’émiette après quelques jours.
96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources