Les Mirages, 1897· Rome et venise· Impressions de Venise
Alde Manuce
O MANUCE, en cherchant ta demeure modesteQui près du Rialto s’élevait autrefois,Je visite, pensif, hélas ! tout ce qui resteDes lieux que remplissaient les échos de ta voix.
Il me semble, au lointain des âges,Revoir le groupe des Savants,Des Philosophes et des SagesQui se pressent sous tes auvents.
Dans le calme du crépuscule,Après le labeur journalier,Une foule qui gesticuleVient d’envahir ton atelier.
Alors les propos et les glosesPortant sur les travaux du jourS’échangent entre virtuosesDont l’étude est l’unique amour.
D’un Aristote les épreuves,Traînant encor sur l’établi,Servent à celui-ci de preuvesPour saper le dogme établi.
Celui-là lit d’une voix netteUn exemplaire de Platon,Le commente et longtemps s’arrêteSur quelque sublime dicton.
Cet autre explique les AdagesDont l’auteur était là jadisOu bien flétrit les bavardagesPar Jules Scaliger ourdis.
Musurus dans ses Épigrammes,Avec un à propos adroit,Lance, plus aigus que des lames,Les traits portant comme un coup droit.
Lascaris cite de mémoireDes strophes au rythme précisDe l’Anthologie à la gloireDe Florence et des Médicis.
Demetrius Doucas, de Crète,Annonce au jeune AléandroUne édition enfin prêteDu Pétrarque de Pier Bembo.
Et dans l’Académie Aldine,L’érudit Urbain BolzaniEn grec cause de médecineAvec Ambrogio Leoni.
C’est le temps merveilleux où l’on voit dans Venise,Manuce, affluer près de toiÉrudits, Princes de l’Église,Ambassadeurs chargés des présents de leur Roi.
Ta demeure est ouverte à tout esprit qui pense.Ton accueil est affable et doux ;Ta bibliothèque dispenseDes trésors aux Lettrés qui, d’apprendre jaloux,
Ont quitté leur pays de France, d’AngleterreOu d’Allemagne sans retour,Pour servir la science austèreEt revoir sous tes yeux les textes mis au jour.
Tu combattis pour la Science,O Maître, noblement aussi ;Tu clôturas la RenaissanceDu Savoir longtemps obscurci,
Alors que, vivant dans les chaînes,Les Pensers gardaient leur secret,Comme au cœur des glands sont les chênesQui doivent couvrir la forêt.
Tu parus, Manuce ! la GloireCouronna ton stoïque effort !Et tu consacras la VictoireD’un siècle beau, vaillant et fort.
Avec un art plein de génieTu sus, sans craindre les rivaux,Unir le goût à l’harmonieDans tes magnifiques travaux.
Tandis qu’en un bout de la villeS’érigeait le Palais Ducal,Tu bâtis au Savoir fertileUn palais plus monumental.
Et ta Sagesse sans seconde,Par tant d’ouvrages merveilleux,Répandit à travers le mondeL’œuvre d’Hellas et des aïeux.
80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Mirages, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1897· numérisation books.google.com· Sources