Les Mirages, 1897· Xviiie siècle
Sur une pendule de saxe
A Gaston Deschamps.
RETENTISSEZ dans le silence,Musique de timbre voiléDont le son, plein de nonchalance,Prend la voix d’un siècle en allé.
O Saxe pur, pendule ancienne,Qui nous parlez des anciens joursEt qui, pleins de grâce païenne,Portez vos fins groupes d’amours.
Continuez à marquer l’heureEt la fuite folle du Temps,Dites que la vie est un leurreEt qu’ils sont bien courts les Printemps.
Autrefois, pour quelque marquiseOu marquis vibrant de désir,Au cours d’une marche préciseVous sonniez l’instant du plaisir,
Alors qu’aux parcs fleuris de menthes,De roses roses, de jasmins,Les amoureux et les amantesAllaient, entrelaçant leurs mains.
Survivants d’époques légères,Vous gardez, peints sur vos parois,De jolis bergers, des bergèresPalpitantes de doux effrois.
Sous le fard pourpré de leur joue,On croit voir circuler le sangDe ces êtres que l’Amour noueD’un lien souple et languissant.
Elle a fui plus vite qu’un rêveLa gaîté des charmants passés ;De nos jours le soleil se lèveMorne, sur les hommes lassés.
Il n’est plus de loisir pour l’âme ;Le bonheur n’a pas essaimé ;Au cœur ne brûle plus la flammeDont l’ardeur transportait l’aimé.
Des tendresses et des souriresLa saison n’est plus, ici-bas.O Poète, si tu soupires,Hélas ! on ne te répond pas.
Au fond des grottes en rocaille,Parmi les boulingrins déserts,Plus de mignonne qui défailleSur d’épais bancs de gazons verts,
Tandis qu’une colombe blancheEffleure le front radieuxDu galant vainqueur qui se pencheSur l’orbe d’un sein gracieux.
Aujourd’hui les foules brutalesFroissent d’un pied indifférentLes fleurs d’antan dont les pétalesGardent leur parfum pénétrant.
Aujourd’hui tout mortel délaisseL’oasis fraîche du baiser ;Le cœur, que l’égoïsme abaisse,Ne sait plus que se refuser.
Aujourd’hui l’on hait le mystèreDes serments dans les bois ombreux,Et l’humanité terre à terreNe connaît plus les songes bleus.
C’est pourquoi si fort je vous aime,Groupes à l’air épanoui,Petite pendule, suprêmeTémoin d’un monde évanoui.
Car, pour moi, votre parler grêleÉvoque, en son timbre argentin,La grâce délicate et frêle.De Clitandre et de Margotin.
68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Mirages, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1897· numérisation books.google.com· Sources