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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Mirages, 1897· Poèmes

Histoire de noël

Pierre de Bouchaud· 140 vers

A Jacques Normand.

IL fait très froid, la terre est couverte de neige,Dans les bois les renards promènent leur cortègeAffamé. L’on entend au loin hurler les loups.Auprès des foyers clairs on cause et l’on rit sousLe chaume, car voici Noël ; à la veillée,On admet, pour ce soir, l’enfance émerveilléeDes faits d’armes des vieux racontant leurs exploitsAlors qu’ils prenaient part aux guerres d’autrefois.Souvent un court silence interrompant l’histoire,Le Maître, gravement, remplit le verre à boireDu conteur dont la verve, échauffée à nouveau,Reprend quelque récit ému, naïf et beau.

Sur un sentier glissant du vallon, à grand’peine,Jeanne marche ; son front, sous la cape en futaine,Est plus blanc que la neige ouatant le fourré.Il est déjà bien tard ; elle a le cœur serréEt se hâte ; en ses yeux sourdent d’amères larmes.Elle pense aux.chers jours enfuis, exempts d’alarmes,Et que voilà, mon Dieu ! tantôt plus de six mois,Elle embrassait, hélas ! pour la dernière fois,Sa mère bien-aimée, en trois jours emportéePar une maladie affreuse, contractéePendant qu’elle glanait, depuis l’aube debout,Au soleil meurtrier et redoutable d’août.

Jeanne connut dès lors l’affreuse solitude ;Mais elle ne put pas en prendre l’habitude,Et sans cesse croyait qu’un rêve malfaisantEn cauchemar hideux lui changeait le présent.Ce soir surtout, songeant à l’avenir austère,Et comme ce chemin désolé, solitaire,Son morne isolement se fait plus odieux,Et les pleurs sans tarir ruissellent de ses yeux.Elle va traverser la combe de Fougère.Le vent glacé murmure une chanson légèreDans le feuillage noir des sapins vaporeux.Et la pauvrette rêve aux moments bienheureuxOù, quand le matin naît et le soleil s’incline,Sa mère descendait ou gagnait la collinePar le sentier que Jeanne a suivi, cette nuit.Au firmament voilé nulle étoile ne luit.Lugubre est cet endroit et sinistre le site.La morte en redoutait l’apparence mauditeEt ne marchait jamais sans un frémissementLe long des grands taillis qui geignent doucement.Jeanne est calme ; la peur ne l’a point agitée.Et voici qu’elle atteint le haut de la montéeD’où l’on peut voir, là-bas, flamboyer le portailDe l’église ainsi qu’un lumineux éventail.Or, Jeanne est encor loin et l’heure est avancée.L’écho redit le bruit de sa marche pressée.

Mais son oreille fine a surpris, tout à coup,Un autre bruit de pas venant on ne sait d’où,Et bientôt, se mouvant dans l’épaisseur de l’ombre,Elle croit deviner comme un fantôme sombreQui s’avance vers elle et barre le chemin.Jeanne frémit ; la peur fait palpiter son sein.D’une main qui défaille et que l’effroi domine,Elle saisit la croix pendant sur sa poitrineEt, de l’autre serrant contre elle son manteau,La pauvrette s’élance et veut fuir au plus tôtLe danger inconnu qui la frôle et la guetteEt verse la terreur dans son âme inquiète.

Elle va dépasser l’objet de son émoiQuand une tendre voix lui dit : - « Jeanne, c’est moi :Georges Lafond ; j’attends ici votre passage,Car, vous sachant toujours honnête et toujours sage,Je désire avec vous faire un bout de cheminPour vous parler à l’aise et le cœur sur la main.

« Et d’ailleurs je ne puis me taire davantage.J’ai connu vos parents quand j’étais en bas âge.O Jeanne ! et vous n’étiez qu’un tout petit enfantQue votre charme exquis s’imposait, triomphant,A mon âme timide et gauche. Votre père,Les dimanches, quand la récolte était prospère,Au sortir de la messe échangeait quelques motsAvec moi. J’estimais sa droiture : les mauxNi l’épreuve jamais n’abattirent son âme.Il vit d’un front serein, sans blasphème ni blâme,Venir à lui la mort. Un jour qu’il émondaitUn chêne dont le tronc trop incliné pendaitA moitié sur les bords d’un profond précipice,Il tomba. Transporté sans retard à l’hospiceDe la ville, il mourut, en me disant tout bas :« Ma femme et mon enfant, ne les délaisse pas,« Georges. » Je le jurai. Depuis lors, votre mèreDevint la mienne, Jeanne, et sa douleur amère,Je sus la partager, tout en gardant pour vousMes mots les plus joyeux, mes rires les plus doux.Puis je devins soldat et pendant trois annéesJe traînai, loin de vous, de mornes destinées.Mais votre souvenir, ne me quittant jamais,Me donna du courage et, pour vous que j’aimais,Je remplis mon devoir et je servis la France.Avec, au fond du cœur, la secrète espéranceDe voir à mon retour l’azur de vos chers yeuxSur ma croix de l’Annam se poser tout joyeux.

« Le temps passe bien lent, là-bas, aux colonies.Souvent, au cours de mes cruelles insomnies,Irrité de n’avoir pas de lettre de vous,Je pleurais de détresse et devenais jaloux.Un jour, hélas ! un jour le paquebot m’apporteCe mot de votre main : « Ami, ma mère est morte ! »Oh ! rage ! ne pouvoir vous rejoindre aussitôt,Ne pouvoir partager vos regrets, et bientôt,Au seuil de la maison où mourut votre mère,Venir, en la pleurant, murmurer ma prière !Le devoir me clouait à mon poste d’honneurPour une année encor ; puis quand, jour de bonheur !Je pus fouler le sol béni de la contréeOù vous vivez, seule, à présent, mon adorée,Je n’osai plus vous révéler mon grand amourEt, respectant vos deuils, remis de jour en jourL’offrande de mon cœur, le secret de ma vieEt la promesse qui pour l’éternité lie.Mais en la nuit auguste et sainte de Noël,Laissons sur nos deux fronts briller un peu de ciel.O Jeanne, consentez à devenir ma femme.Ne vous refusez pas et donnez-moi votre âme. »

Ils arrivaient au bourg. Il avait pris sa mainQue Jeanne lui laissait. Partout, sur le chemin,Des fidèles joyeux se hâtaient vers l’église.Les falots accrochaient leur lueur indéciseAux platanes givrés qui brillaient par momentsDans la nuit sombre avec l’éclat de diamants.George et Jeanne marchaient, se parlant à voix basseEt ne voyant plus qu’eux. L’infini de l’espaceSe dégageait. Parfois la lune apparaissait.George, épris, d’un regard d’extase caressaitSa compagne, et prenant ses deux mains dans la sienne,Il lui mit un baiser au front et lui dit : « Mienne ! »En atteignant le porche étincelant de feux.

Alors, dans l’oratoire, agenouillés, pieux,Devant l’Enfant divin dont rayonnait la crècheEt qui, rose, dormait sur de la paille fraîche,Ils se firent un chaste et beau serment d’amour.Autour d’eux on chantait : « Noël, voici le jour ! : »Près de son fiancé, Jeanne, pleine de charmes,Gardait dans ses yeux purs quelques traces de larmes,Mais une joie errait sur ses traits gracieux,Car ses chers morts lui souriaient du haut des cieux.

140 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Mirages, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1897· numérisation books.google.com· Sources