Les Mirages, 1897· Poèmes
Lollius et Leontie
ÉPITAPHE INSCRITE SUR LE CIPPE D’UN MAUSOLÉE
A Anatole France.
Ici, deux amoureux, loin des regards profanes,Dorment. De ce tombeau, leur ultime maison,Passant, lis l’épitaphe et respecte ces MânesSur qui le sombre Hadès a fermé sa prison.Ils reposent, ici, loin des regards profanes.
« Léontie est son nom, Lollius est le mien.D’un mutuel amour nous sommes les victimes ;Redoutant la rigueur de nos parents que rienNe put fléchir, un soir, en secret nous partîmes.Léontie est son nom, Lollius est le mien.
« En de lointains pays s’abrita nore rêve.Là, nous marchions, joyeux, sur des gazons fleuris.Des oiseaux gazouillaient autour de nous sans trêve ;Nous couronnions nos fronts de bleuets et d’iris.En de lointains pays s’abrita notre rêve.
« O la vie adorable et les moments divins !Sur nos têtes les bois mettaient des ombres douces ;Nous chassions de nos cœurs regrets et soucis vains.O les lits merveilleux sur la fraîcheur des mousses !O la vie adorable et les moments divins !
« Mais un bonheur si grand, hélas ! ne dura guère.Des pirates maudits nous firent prisonniers ;Et nous dûmes quitter les beaux lieux où naguèrePar des serments sacrés nous nous étions liés,Notre bonheur si grand, hélas ! ne dura guère.
« Sans pitié pour nos pleurs, nos cris et nos sanglots,Ces corsaires cruels nous chargèrent de chaînes,Et dans leur vaisseau noir qui dansait sur les flotsNous retinrent captifs, tout fiers de leurs aubaines,Sans pitié pour nos pleurs, nos cris et nos sanglots.
« Car l’heure avait sonné de l’ère malheureuseEt du martyre affreux de la captivité.Que de gémissements poussa mon amoureuse,Holocauste innocent de la Fatalité !Car l’heure avait sonné de l’ère malheureuse.
« Les jours suivaient les jours, mornes affreusement.Dans le cachot où languissait notre misère,Une éternelle nuit régnait traîtreusement.L’effroi rongeait nos cœurs de son atroce ulcère,Les jours suivaient les jours, mornes affreusement.
« Nos pauvres cœurs avaient perdu toute espéranceEt nous aurions voulu rapidement mourir.Hélas ! on meurt de joie et non pas de souffrance,Et l’on touche au tombeau lorsque l’on croit guérir.Nos pauvres cœurs avaient perdu toute espérance.
« Mais les Dieux bienveillants et bons veillaient sur nous.Poséidon fit souffler un fort vent de tempêteQui jeta le vaisseau sur de grands rochers rouxParmi les flots houleux dissimulant leur tête.Car les Dieux bienveillants et bons veillaient sur nous.
« Comme un oiseau blessé donnant de grands coups d’ailesSur ses flancs transpercés par le chasseur adroit,Veut s’envoler, malgré ses blessures mortelles,Le bâtiment tentait de se remettre droit,Comme un oiseau qui bat ses flancs à grands coups d’ailes.
« Grâce aux soubresauts fous du navire échoué,La porte du cachot s’était soudain ouverte.Nous sortîmes sans bruit, le cœur tout secouéDe crainte et de bonheur, redoutant une alerte,Grâce aux soubresauts fous du navire échoué.
« Un vaste continent apparaissait au largeEt l’ombre s’étendait ; nos geôliers harassés,Ainsi que des bœufs lourds succombant sous leur charge,Sommeillaient et ronflaient, pêle-mêle entassés.Un vaste continent apparaissait au large.
« Sur les récifs pareils au vénéré Trident,Le bâtiment donnait sourdement ; la banquise.Où soufflait la rafale avec un bruit strident,Malgré les coups de mer, ne lâchait pas sa prise,Butin des rocs pareils au vénéré Trident.
« A pas lents et furtifs, plus légers que des mouettes,Nous voici traversant les groupes endormis,Retenant notre haleine et les lèvres muettes ;Et nous marchons, tremblants, près de nos ennemis,A pas lents et furtifs, plus légers que des mouettes,
« Après de longs détours, pleins d’hésitations,Nous arrivons enfin à trouver un passageEt parvenons, avec mille précautions,Sur l’avant du vaisseau dépourvu d’équipage,Après de longs détours, pleins d’hésitations.
« L’ouragan se calmait et la lune argentéeDans l’onde s’apaisant mirait son croissant clair ;Nous contemplions, ravis, cette scène enchantée ;Sur les vagues parfois s’allumait un éclair,Aux baisers lumineux de la lune argentée.
« O spectacle sublime et charmeur à la fois !Nous faisant oublier que le Temps dans sa fuiteObéit, inflexible, à d’immuables loisEt ne suspend jamais les heures ni leur suite.O spectacle sublime et charmeur à la fois !
« Bientôt une rumeur parvient à notre oreille.On remue, on s’agite, on murmure des motsIndistincts, on entend des pas, on nous surveille :Vite ! fuyons, fuyons l’esclavage et ses maux.Car la rumeur grandit qui frappe notre oreille.
« Plus prompts que la pensée, agiles et sans bruit,Nous nous laissons glisser sur le bord du navire,Et tombons dans la mer dont le flot d’azur luitEt, clément, nous reçoit en son divin empire,Plus prompts que la pensée, agiles et sans bruit.
« D’une main soutenant ma chère LéontieEt de l’autre nageant, j’avise un mât brisé.Je l’atteins sans entrave. O Dieux bons ! c’est la vie !C’est le salut à point ! et mon bras épuiséS’en aide pour porter ma chère Léontie.
« Puis aussitôt, fixant les yeux sur l’horizon,Je commence à gagner le rivage plus procheEt me hâte, la peur secondant ma raison.Sans craindre les écueils auxquels mon pied s’accroche,Je chemine en fixant les yeux sur l’horizon.
« Au prix de durs efforts, je touche enfin la terre,Et déposant alors mon fardeau précieuxSur le sol caillouteux et sec, je ne puis taireUn grand cri triomphant qui monte vers les cieux.Au prix de durs efforts, je touche enfin la terre.
« L’Aube pointait, l’azur saluait sa clartéEt l’Aurore mettait sur nous des reflets roses ;Un temple, près des flots, dressait sa majestéImposante ; partout se ranimaient les choses :L’Aube pointait, l’azur saluait sa clarté.
« Hélios bienfaisant riait à nos misères,Mais nous étions, hélas ! si faibles, si meurtris,Que nous restions gisants sous les terribles serresDu vautour Lassitude, accablés et flétris,Cependant qu’Hélios riait à nos misères.
« Soudain le temple s’ouvre ; un homme au front pensifApparaît ; ses cheveux ont des blancheurs de neige.Il regarde et vers nous marche d’un pas hâtif,Suivi d’éphèbes blonds qui forment son cortège.Un sourire illumine un peu son front pensif.
« Soyez les bienvenus au cher pays de Grèce,« Étrangers, nous dit-il. Rendez grâces aux Dieux !« Mes hôtes, que vos cœurs débordent d’allégresse ;« Qu’en vos âmes l’espoir renaisse, radieux :« Soyez les bienvenus au cher pays de Grèce ! »
« Le vieillard se retourne avec un air très douxVers les adolescents auxquels il fait un signe ;Dociles à son ordre, ils s’approchent de nousEt versent sur nos corps l’huile d’un baume insigneDont le vieillard nous oint avec un air très doux.
« Puis nous sommes portés sous le parvis du temple,Et sur d’épais tapis mollement étendus.Près de notre sauveur ému, qui nous contemple,Nous reposons, l’esprit et le regard perdus,A l’abri des dangers, sous le parvis du temple.
« Tout à coup Léontie étend vers moi ses bras :― « Je meurs, ô Lollius ! je meurs ! s’exclame-t-elle.« Mais, ô mon cher époux, en dépit du trépas,« Ma tendresse subsiste et demeure immortelle. »Elle dit et me presse avec fièvre en ses bras.
« Sa tête sur mon sein retombe, inanimée,Et son œil noir s’éteint ; le masque de la mortPâlit les traits charmants et doux de mon aimée,Souriant au trépas comme un enfant qui dort.Sa tête sur mon sein retombe, inanimée.
« Ah ! comment exprimer ma peine et mon chagrin !A côté du présent qu’était l’épreuve ancienne !Je sens mon front serré par un cercle d’airain,Et regarde en pleurant l’amante qui fut mienne.Ah ! comment exprimer ma peine et mon chagrin !
« Alors me soulevant à moitié sur ma couche,Je m’écrie : — « O Pallas ! déesse, écoute- moi !« Que, faite d’un cœur pur, ma prière te touche.« O mère ! exauce-la. Je ne puis rien sans toi. »Puis j’ajoute, hagard et tremblant sur ma couche :
« Ne laisse pas mes jours survivre à mon Printemps,« Car mon Printemps est mort et les fleurs sont fanées« Que l’Amour fit germer dans notre âme au beau temps« Des songes doux et des caresses fortunées ;« Ne laisse pas mes jours survivre à mon Printemps.
« Au Royaume lointain de l’Hadès morne et sombre« Où le Styx effrayant roule ses flots épais,« Fais que j’aille, ô Pallas ! retrouver la chère ombre,« Et qu’une même fin nous unisse à jamais« Au Royaume lointain de l’Hadès morne et sombre. »
La Déesse exauça le pitoyable amant.Il rejoignit, le soir, sa compagne envolée.Moi-même, Chariteus, prêtre, ai pieusementÉlevé de mes mains ce triste mausolée,Car j’en fis la promesse au pitoyable amant.
Voyageur, en lisant cette lugubre histoireQue grava sur le marbre un ciseau douloureux,Évite d’insulter la Mort et sa victoire.Puisqu’ils se sont aimés, ne pleure point sur eux,Voyageur, en lisant cette lugubre histoire.
185 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Mirages, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1897· numérisation books.google.com· Sources