Mélodies poétiques, 1890· Paysages
Les choses
A ADRIEN CHEVALIER
Choses, vous me parlez dans un muet langage,Et j’écoute, pensif, votre murmure obscur ;Vous êtes les témoins permanents de chaque âge ;Et sans vous émouvoir brille le ciel d’azur.
Dans le règne du Temps vous restez insensiblesAux clairs soleils, au bleu serein des nuits d’été ;Que d’hivers vous avez supportés, impassibles,Pour vous que de printemps ont paru sans gaieté !
Avez-vous, dites-moi, pendant les loisirs mornesQue l’immobilité vous laisse, retenuTous les pensers mesquins et les fautes énormesDont personne ne s’est, ici-bas, abstenu ?
Avez-vous, pénétrant et creusant les problèmesQue la folie humaine a cru tirer au clair,Redressé les erreurs et donné les suprêmesSolutions, puisant dans le vrai leur éclair ?
En vos heures de calme, ô reines d’inertie,Vous devez mépriser nos agitations !Et combien détournés du but de l’Harmonie,Vous semblent, n’est-ce pas, nos pleurs, nos passions ?
Vous riez, chaque jour, de l’être que l’on nommeLe roi, le maître et le seigneur du monde entier ;Ah ! qu’il vous apparaît chétif et petit, l’homme,Cet ignorant naïf et ce pygmée altier !
Dans les matins légers, alors que le silencePèse victorieux sur la ville et les champs,Seules vous demeurez dans voire inexistence,Ainsi que des soldats fidèles à leurs camps.
Lorsque la Nuit étend sur nous sa teinte sombreEt que les fronts lassés succombent au sommeil,Votre pose est la même, et, gardiennes de l’ombre,Vous êtes ses élus comme ceux de l’éveil.
A l’heure où les yeux clos désertent la lumière,Où l’esprit harassé n’enferme nul penser,Vous demeurez sans cesse à contempler la fièreClarté qu’aux cieux déserts la lune vient verser.
Et dans les tons d’argent et les teintes blafardesDe l’astre pâlissant, vous paraissez grandir,Et parfois ressemblez à des troupes de gardesDont l’âpre faction ne doit jamais finir.
Mais quand le jour paraît et ramène l’Envie,La Haine, les Désirs, les Maux et leurs combats,Choses ! vous conservez la froideur que j’envieEt les coups du Hasard ne vous atteignent pas.
Même vous étalez le mépris des misères,Car, si quelque blessure apparaît à vos flancs,De votre mal vous ne sondez pas les mystèresEt vous vous soumettez sans murmurer au Temps.
Et vous restez ainsi, témoins impénétrablesQui ne jugez, vantez, ni ne blâmez jamais :La durée est pour vous et rend inébranlablesVos esprits lents, vos sens obscurs, vos douces paix
52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Mélodies poétiques, Lyon, HENRI GEORG, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1890· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources