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un seul est le mot juste.

Mélodies poétiques, 1890· Paysages

Les pêcheurs de la cote

Pierre de Bouchaud· 76 vers

A J. ARTAUD

L’on sent dans tes regards une tristesse étrange,Pauvre fille attendant le retour de l’absent,Il tarde bien ; parfois la grande mer se vengeEt devient le sépulcre où le marin descend.

Hier ils ont disparu, tout là-bas, vers le large,Les matelots hâlés par l’âpre vent marin ;Leur barque, bien assise et supportant sa charge,Bondissait sur les flots comme un joyeux dauphin.

Les vivats au départ affirmaient l’espéranceDe ces pécheurs, vivant en amis de la mer ;Tu ne répondis pas à leur chant de partance :Ni couplets, ni refrains tu ne pus murmurer.

C’est que ton cœur voyait s’évanouir, Yvonne,Un doux rêve par toi bien souvent caressé,C’est que « La Marie-Anne » emportait un jeune homme,Cœur noble, valeureux et droit, ton fiancé !

Yan monte dans la barque et, debout, tient la barre ;Le feutre aux larges bords couvre son large front,Ses cheveux abondants lui donnent l’air barbareDes gens de l’Armorique, au cœur de vrai Breton.

Cependant le fier gars contemple avec ivresseLa fillette pâlie, en extase, elle aussi,Et leurs regards émus sont chargés de tendresse,Grâce au parler des yeux leur mal est adouci.

Et tant qu’à l’horizon la barque reste en vue,Yvonne est demeurée immobile, et, là-bas,L’esquif a disparu, lorsqu’enfin toute émue,Elle gagne le bourg vide pour elle, hélas !

Et voici que le souffle orageux de la briseFait rage sur la côte où pas un feu ne luit ; :Chaque vague en hurlant sur les rochers se brise,Ajoutant son tumulte à l’horreur de la nuit.

Oh ! la funèbre nuit et qu’elle passa lente !Quand parurent enfin les premiers feux un jour,Yvonne, sans souci de l’affreuse tourmente,Gagna le port désert où l’attirait l’amour.

Là, s’adossant aux flancs goudronnés d’un immenseCabestan, qui servait d’amarre au vieux ponton,Sur la mer irritée et les flots en démence,Elle porta les yeux, dans un chagrin profond.

Va ! contemple, interroge, et fixe ton œil sombreSur la vague en fureur bondissant à tes pieds ;Le frêle esquif, peut-être à l’heure qu’il est, sombre,Et dans un vert linceul les pêcheurs sont pliés.

Yvonne, pauvre fille ! Oh ! l’angoisse effroyablePénètre tous tes sens et torture ton cœur !Le serment fait à deux était-il donc blâmable ?Du rêve qu’il créa, Dieu se fait destructeur !

Et la triste amoureuse, en son âme repasseLes souvenirs d’antan joyeux ou recueillis,Les regards échangés pendant la messe basse,Les fleurs d’or des genêts dans la lande cueillis.

Les courses au matin dans les champs de bruyère,Et, sous le grand soleil, les courses aux Pardons,La place du village où, rougissante et fière,Yan la faisait danser en disant des chansons.

Et le jour ardemment désiré par son âmeQui les vit, à genoux, dans l’oratoire étroit,Prier pour leur amour, implorer Notre-Dame !L’anneau de fiancée est encore à son doigt…

Mais tout espoir est vain, car jamais de sa vieElle n’a vu tempête aussi longtemps durer,Le vent aussi longtemps acharner sa furie,Si longtemps le ciel noir et les flots s’agiter…

Soudain ! un cri strident s’échappe de sa bouche :La barque est là, tout près, arrachée au trépas,Car la mer a calmé sa colère farouche,Pour ramener au port Yan qui lui tend les bras.

A cette vue, Yvonne a perdu connaissance,Mais Yan s’est élancé, prompt à la secourir ;Sur ses traits où l’angoisse avait mis sa souffrance,Il aperçoit la vie, ô bonheur ! revenir.

Et quinze jours plus tard, dans la modeste église,Yvonne était unie au vaillant matelot ;A l’un des murs pendait la houppelande griseQue portait Yan, naguère épargné par le flot.

76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Mélodies poétiques, Lyon, HENRI GEORG, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1890· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources