Mélodies poétiques, 1890· Paysages
Modulations
A EUGÈNE VIAL
Je vois souvent en rêve un pays merveilleux,Pays de visions et qu’habitent les fées ;Sous l’azur éclatant, les arbres orgueilleuxFont retentir dans l’air des plaintes étouffées ;Et sous leurs troncs moussus, des sources aux flots bleusCoulent, en murmurant, à travers les lianes,Mélant des tons d’argent aux cactus, dont les feuxRougissent çà et là les ombres diaphanesQue les grands cocotiers répandent sur le sol.Dans les airs, tout remplis de senteurs pénétrantes,Des colibris et des aras prennent leur vol ;Et les ibis sacrés, aux plumes éclatantes,Reçoivent gravement l’averse du soleil.Tout se tait, tout repose et tout n’est que silenceDans la forêt géante où règne le sommeil ;Les fauves, accablés par la chaleur intense,Ont gagné leur repaire et se sont assoupis.Le fleuve roule en paix son eau tiède et profonde ;Sur le terrain brûlant s’ébattent, ébaubis,De grands alligators dont la mâchoire immonde,Pour bayer au soleil, s’entr’ouvre doucement ;Et non loin de la rive un troupeau d’antilopes,A l’ombre des palmiers, broute tranquillementLes lavandes, le thym et des touffes d’hysopes.
Dans ce site enchanteur construire mon logis,Me bâtir dans ces lieux une humble maisonnette,Au fond du bois assise et s’élevant, coquette,Une demeure blanche, unique en ce pays ;Vivre loin des soucis du monde, loin des haines,Dans cet obscur réduit que nul ne connaîtrait ;Vivre éloigné de l’homme, et sans craindre les chaînesQui retiennent captif l’esprit, ô doux souhait !O chastes horizons ouverts à la pensée,Tranquillité sereine et qu’on ne peut troubler ;L’heure serait féconde au travail dépensée,L’œuvre s’élèverait, forte, sans s’ébranler,Et seule, devant Dieu, méditerait mon âme.
Chaque matin, j’irais dans la rosée en pleurs,A l’heure où, s’éveillant, la Nature se pâme,Cueillir, en gros bouquets, de très étranges fleurs,Des odeurs de la Nuit encor tout embaumées.Mon logis s’emplirait de parfums inconnus,Enivrantes senteurs, subtiles et forméesD’un mélange très doux de musc et de lotus.
Et pendant qu’alentour, la forêt se réveilleAux gazouillis jaseurs des oiseaux en gaieté,Aux mugissements sourds des fauves, mon oreilleAvide écouterait le bruit inusité,Les mille sons confus semblant sortir d’un rêve,Ou qu’on dirait produits par le silence, au loin :Cris de singe, hurlement de hyène qui s’élève,Miaulement répété du tigre, seul témoinEt souverain seigneur des profondeurs boisées.
Qu’il ferait bon alors oublier les chagrins,En regardant passer, tranquille, les journées ;Pas de noire tristesse et d’arides cheminsA suivre haletant, pas de désirs stériles,Pas d’impossible espoir, pas d’efforts inutilesPour atteindre le but rêvé : mais la douceurDes souvenirs éclos jadis, avec de sagesRéflexions, germant au cerveau du penseur,Sur la brièveté redoutable des âges,Sur la gloire d’une heure et sur l’inanitéDes succès que la foule acclame, enthousiaste,Pour revenir bientôt, avec brutalité,Sur son premier avis, par un affreux contraste.Et quand mes jours, touchant à leur terme final,Tariraient en mon corps les sources de la vie,Regardant sans effroi le trépas amical,Ayant vécu tout seul et méprisant l’envie :Comme un lotus s’effeuille à la brise du soir,En laissant dans les airs son odeur la plus fine,— Mon âme, confiante en Dieu, son seul espoir,S’envolerait à Lui, dans la Cité divine.
74 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Mélodies poétiques, Lyon, HENRI GEORG, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1890· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources