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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Mélodies poétiques, 1890· Philosophie

Méditation

A MON PÈRE ET A MA MÈRE

Pierre de Bouchaud· 40 vers

O poète, la vie est courte ; en moins d’une heure :S’évanouit la joie et sombre la gaieté,Rien ne dure ici-bas, non, non, rien ne demeureDes rêves qu’on forgeait pour une éternité.

Le temps fuit, morne et bref, semant au cœur l’ivresseDes doux moments bientôt convertis en douleurs ;Et l’homme qui, joyeux, acclamait l’allégresse,Sent ses yeux se voiler, obscurcis par les pleurs.

Sur l’enclume terrible où le cœur brisé saigneAux coups multipliés de l’épreuve et des jours,Les songes d’or flétris dans leur rapide règneS’envolent, emportant la joie et les amours.

Et l’on reste courbé sous le rude anathèmeQui fait de l’existence un terrible problème.

O mon Dieu, s’il est vrai que nos cœurs ont péché,Et que, des faux plaisirs d’un monde méprisableAdmirateurs ardents, ils ont parfois cherchéA fonder, ici-bas, un royaume durable ;

Si les hommes, épris d’un spectacle trompeur,Ont cru les mots d’amour qui leur montaient aux lèvres ;Si d’aimer et chanter ils ont eu la douceur ;De l’infini sacré s’ils n’ont pas eu les fièvres :

Il est aussi bien vrai qu’en leurs fronts ont germéNombre d’amers pensers, auréolant leurs têtesD’un nimbe douloureux et pour toujours ferméSur des yeux fatigués et des tempes défaites.

En créant l’homme, ô Dieu, vous fîtes naître en luiL’élan vers l’infini, les voluptés profondesDe pays inconnus, où, vainqueur de la nuit,Vous vivez triomphant et régnez sur les mondes.

Et c’est pourquoi, mortels, nous ne pourrons jamaisRéaliser sur terre un bonheur sans réserve ;Ici-bas les plaisirs nous offrent leurs attraits,Mais leur saison est courte et rien ne les conserve

Aussi la joie humaine est prompte à se blaser,Et son bonheur baigné dans des flots d’amertume ;Tous les désirs sont vains, et, furtif, le baiserDure ce qu’au flanc des rochers dure l’écume.

O Dieu, prenez pitié de nous. Que votre mainSoutienne, raffermisse et guide l’être humain.

40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Mélodies poétiques, Lyon, HENRI GEORG, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1890· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources