Rythmes et Nombres, 1895· Près des Humbles
Deux douleurs
LE squelette hideux a consommé son œuvre.Rampant vers les lits blancs ainsi qu’une couleuvre,Sans pitié pour l’amour maternel et l’enfant,Il a sacrifié deux innocentes vies,Pâquerettes de joie, en leur printemps ravies.Mort, tu mets sur les lys ton sceptre triomphant.
Le même jour a vu se creuser les deux tombes ;On a recouvert l’une en marbre, des palombesViennent s’y reposer ;On a planté sur l’autre une humble croix de frêne ;Le long du tertre, étroit et modeste, à grand’peineLe lierre peut pousser.
Au gothique manoir, en son boudoir bleu pâleDont les rideaux couleur de topaze et d’opaleLaissent filtrer un jour discret, doux et calmant,Sur une chaise longue est étendue, inerte,La Marquise, tandis que par la porte ouverteÉpoux, parents, amis, pénètrent doucement.
Ce n’est autour de la pauvre mère ulcéréeEt devant sa douleur sombre et désespéréeQu’un concert de sanglots ;Les plus indifférents sentent leur cœur se fendreEn pensant au bébé, biscuit de Sèvres tendreDont les beaux yeux sont clos.
Et voici qu’au chevet de la jeune marquiseVient s’asseoir une femme aimable, amie exquise,Prodigue de baisers et des plus tendres mots.« O ma Mignonne, hélas ! votre immense détresse,Combien je la partage et qu’elle m’intéresse !De tout mon cœur je suis de moitié dans vos maux. »
Elle se lève et part. Une autre la remplace.Et toute la journée un grand défilé passeDans le sombre boudoir.Si bien que malgré sa profonde meurtrissureLa mère sent pourtant un peu moins sa blessureLorsque arrive le soir.
L’on entend près de là, dans sa pauvre chaumière,Dont les ais vermoulus tombent presque en poussière,Auprès de l’âtre éteint une femme pleurer.Par les carreaux brisés de l’étroite fenêtreLe froid entre en vainqueur, la rafale pénètreEt la neige au parquet gelé vient adhérer.
Mais rien ne peut tirer de son angoisse amèreLa triste femme au cœur percé, la triste mère,Car, cherchant son trésor,Avec égarement ses yeux fouillent encoreLe petit berceau vide, et son âme s’éplore :Son cher enfant est mort.
D’ailleurs elle n’a point, en son cruel martyre,De parents et d’amis que le chagrin attire,Gracieux compagnons auprès d’elle empressés.Elle est seule toujours. Son homme, de l’usine,Ne revient qu’à la nuit, fatigué, la poitrinePar le travail brisée et les membres lassés.
Au moins quand son enfant vivait, son frais sourireRompait sa solitude. Elle l’écoutait rire,Le ciel n’était pas noir.Elle admirait son corps charmant, sa tête brune,Elle entendait son pas du matin à la brune.Oh ! l’affreux désespoir !
Injustice flagrante où l’humanité glisse !Voici deux cœurs meurtris par un commun suppliceEt courbés par la peine, ainsi que des roseaux ;Voici deux cœurs meurtris par la Mort implacable,Deux mères de douleur que le chagrin accableEt navre d’amertume au profond de leurs os.
Mais toutes deux n’ont point même part de caresse,Car, pendant qu’on gémit et qu’on plaint la détresseDe la marquise, hélas !L’artisane demeure au loin abandonnée ;Et les pleurs ruisselant sur sa face peinée,On ne les sèche pas.
Partout, dans les salons, en hauts lieux, à la ville,On déplore, on s’émeut ; on vient en longue file,Avec des airs d’emprunt, apporter son tributD’hommage et de respect, banale clientèle,Au château dont la tour, que la nue emmantèle,Lance à l’éther voilé son orgueilleux salut.
Mais vide est le chemin qui mène à la chaumièreDressant son humble toit tout près de la lisièreDu vieux parc endormi ;Entre ses murs étroits s’abritent les alarmesD’une femme ignorant l’âpre douceur des larmesQue répand un ami.
Chaque mère pourtant souffre un même martyre !Chacun des cœurs en soi s’enferme et se retire ;Identique est la peine, égaux sont les malheurs ;Mais le rang social séparant ces deux femmesNe leur a point permis de rapprocher leurs âmes,D’unir leur infortune et de mêler leurs pleurs !
Riches, si vous voulez que les Pauvres vous aimentEt contre vos grands biens nullement ne blasphèment,Toujours veillez sur eux.Sachez les consoler quand l’angoisse les plie.Ils boivent le calice amer jusqu’à la lie ;Ils sont très malheureux.
Ne fermez point votre âme à leur humble souffrance.Ne pensez point qu’à vous, portez-leur l’espéranceQu’engendreront pour eux vos paroles de paix.Si l’épreuve vous frappe au sein de la fortune,Vous ne redoutez point la misère importuneEt promenez vos deuils sur des tapis épais.
Eux n’ont, pour pallier les plus cruelles pertes,Que l’exigu réduit de leurs maisons désertes,Et leur cœur attristéMoins vaillamment que vous, ô Riches, se comporte,Car ils voient se dresser, comme un spectre, à leur porte,L’affreuse pauvreté.
108 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rythmes et Nombres, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1895· numérisation books.google.com· Sources