Rythmes et Nombres, 1895· Près des Humbles
La foule, le dimanche
J’AI bien souvent goûté l’impression rianteDe me sentir perdu dans la foule bruyanteOui se promène aux carrefours de la citéPendant l’après-midi d’un dimanche d’été.
L’allégresse, l’entrain, la franche insouciance.Semblent planer dans l’air. On reprend confianceEn la vie. Aux regards brille un peu de bonheur.A ce jour de gaîté chacun veut faire honneur.On se croise, on se suit des yeux ; plus d’un sourireS’échange entre des gens qui passent sans rien dire,Coiffés de beaux chapeaux, vêtus d’habits remplisD’élégance et gardant encore dans leurs plisL’apparence du neuf étroit et peu commode.Puis c’est un clair froufrou de robes à la modeQu’on garde la semaine aux rayons d’un placard,Closes soigneusement dans quelque vieux foulard ;C’est un luxe clinquant de cannes, de dentelles,D’ombrelles, d’éventails, de plumes, bagatellesQu’aux magasins de solde on achète au rabais ;C’est le triomphe des bijoux à peu de frais.
Tout ce monde est ravi, fredonne, gesticule,N’a pas peur de paraître étrange ou ridicule.Ce sont des écoliers lâchés en liberté.Esclaves du labeur pour aujourd’hui quitté,Ils reprendront demain la lutte pour la vie,La bataille pénible où l’âme est asservieToujours, car, n’est-ce pas ? il faut manger du pain.Sans murmure ni plainte, ils reprendront demainLeur travail délaissé. Les superbes toilettes,Les escarpins vernis, les coquettes voilettesSeront rangés, ce soir, au fond du grand placard.Et lundi, le blasé, vers midi moins un quart,Ne se doutera pas que l’ouvrier qu’il croiseOu la modiste alerte en robe gris ardoiseLa veille ont passé près de lui plus d’une fois,Méconnaissables sous le costume bourgeois.
Ah ! quand je pense à ces vaillants que la souffranceNe saurait effrayer, que la désespéranceJamais ne visita, n’entama, ne frôla,Je me dis : « Les vraiment fortunés, les voilà ! »Quel que soit le travail, quelle que soit la peine,Ils n’analysent point la pauvre vie humaine ;Ils la prennent au jour le jour, tranquillement.Ils ne se disent pas que l’avenir démentNos rêves, ces boutons de rose de jeunesse ;Que la vie, ici-bas, ne tient pas sa promesse ;Que rien n’est vrai, que rien n’est bon, que tout est mal,Et puis qu’en résumé le problème finalN’existe pas, car c’est le hasard qui nous porte.Ils ne raisonnent point, ces humbles, de la sorte.Ils vont droit leur chemin, ils se trouvent heureuxD’avoir dans la semaine un jour libre pour eux.Ils ignorent, c’est vrai, les pensers grandioses ;Ils n’examinent point le sens caché des causes,Et l’esprit créateur leur fait aussi défaut.Qu’importe ? Dans leur sphère ils vivent comme il faut.En eux l’ambition n’attise pas ses flammes.
Et c’est de bien grand cœur que j’applaudis ces âmesFaisant très simplement leur labeur chaque jour ;Pour elles je ressens un fraternel amour,A toutes j’abandonne une part de moi- même.Je les comprends, je les admire, je les aime.
62 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rythmes et Nombres, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1895· numérisation books.google.com· Sources