Rythmes et Nombres, 1895· Au fil des Pensées
Immortalité
LORSQUE en traits flamboyants il grave son empreinteAu seuil du monument du Bien, du Vrai, du Beau,L’artiste valeureux peut s’écrier sans feinte,Qu’il soit peintre, écrivain ou tienne le ciseau :
« J’ai combattu le bon combat, toutes mes heuresN’ont eu qu’un but, n’ont eu qu’un désir souverain :Agrandir ton domaine, empêcher que tu meures,Pensée, et te garder plus ferme que l’airain.Si, mes forces parfois trahissant mon courage,Le désespoir tentait de pénétrer mon cœur,Ah ! j’ai répudié sans changer de visageLa coupe où la Faiblesse a versé sa liqueur.Parmi les vanités mesquines de la terre,J’ai gardé triomphant l’étendard de la Foi,De la Foi dans mon rêve orgueilleux et sincère,De la Foi qui m’a fait, Pensée, aller à toi.
« Certes ! la route est longue, et souvent l’on déchireAux buissons épineux ses doigts ensanglantés.Mais qu’importe ? L’esprit que l’Idéal attireDoit surmonter sa peine en gardant ses fiertés.Il doit, les yeux tournés vers le soleil splendideQui brille au ciel de l’Art divin, s’acheminer,Avec l’espoir luisant dans son âme candidePour éclairer ses pas et le rasséréner.Il doit en ses regards refléter le sourireDe l’Infini puissant, il doit vibrer toujours,Ainsi qu’un vent frôlant les cordes d’une lyre,Au souffle impollué des sublimes amours. »
L’artiste, cela dit, peut s’endormir tranquilleLa Mort va le plonger dans l’éternelle paix ;Son œuvre comme lui ne sera pas fragile,Elle demeurera sans s’effacer jamais.
Cet homme aura vécu quand même son beau rêve ;L’insulte aura sur lui comme l’onde glissé.Son œuvre restera pour témoigner sans trêveDe son noble labeur par l’Effort policé.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rythmes et Nombres, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1895· numérisation books.google.com· Sources