Rythmes et Nombres, 1895· Au fil des Pensées
La beauté
QUAND le Penseur, frappé du mystère des choses,S’applique à deviner leur éternel secret,Il trouve l’Inconnu plein de jours noirs ou roses,En qui dorment encor l’Espoir et le Regret.
Le Sphinx reste muet de la souffrance humaineEt le problème obscur de la joie ou l’amour ;Devant l’enthousiasme, en face de la peine,L’Esprit se tait, craintif et songeur tour à tour.
Les rêves d’or, forgés aux heures fortunées,Laissent un souvenir d’une amère souleur ;Les gaîtés aux mortels par le Destin donnéesDéfaillent sous les crocs aigus de la douleur.
Et plus pesant paraît le poids des moments tristes,Car les rancœurs, fondant sur le mortel lassé,Font s’envoler au loin les songes fantaisistesDont le mirage est doux à l’esprit harassé.
Sous l’angoisse accablante et le doute livideL’infortuné mortel va tomber en chemin,Quand soudain sur le ciel désespérément videSe profilent les traits d’un Héros surhumain.
Alors cet homme, ému comme aux abords d’un templeD’où s’échappent de longs accords mystérieux,Élève son regard vers l’azur et contempleL’Idéal rayonnant qui le ravit aux cieux.
Ferme soutien du cœur, ô Beauté bénévole,C’est ta blanche clarté qui guide le Penseur ;Près de son front pâli constamment elle vole,Et lui donne un baiser parfois plein de douceur.
Cithare merveilleuse où vibre l’harmonie,Tu diriges au son de tes cordes d’argent,A travers les sentiers épineux de la vie,Peintre, savant, chercheur, tout être intelligent.
C’est pourquoi je t’adore, ô germe de l’Idée,Noble fille des Dieux, sœur du Talent sacré :Vers les hauteurs du Bien par toi l’âme est guidéeEt tu traces la voie au Génie inspiré.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rythmes et Nombres, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1895· numérisation books.google.com· Sources