Rythmes et Nombres, 1895· Au fil des Pensées
L’illusion
A Jean Labor.
IL faut chanter toujours, il faut chanter quand mêmePour oublier qu’on est mortel ;Suivre la route avec un courage suprême,L’âme et le cœur exempts de fiel.
Il faut abandonner les choses de la vieA l’Inconnu qui mène tout,Sans vouloir pénétrer la Puissance infinieQue l’on sent présente partout.
Bien qu’il soit court le temps que dure chaque chose,C’est assez qu’il dure un instant,Car cet instant, joyeux, triste, calme ou morose,Nous trouve, ici-bas, existant.
Si d’ailleurs, après nous, jamais rien ne demeureDe nos beaux rêves impollus,Si tous nos chers espoirs se transforment en leurre,Qu’importe ? Nous ne serons plus !
La seule Illusion nous met le cœur en fête,Éclaire nos fronts embrunis ;Par Elle nous vivons et c’est Elle qui prêteA l’avenir des jours bénis.
Puisque tout disparaît des meilleures caressesDans la nuit d’un gouffre béant,Laissons nos cœurs à leurs éphémères ivressesEt rions à notre néant.
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rythmes et Nombres, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1895· numérisation books.google.com· Sources