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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Rythmes et Nombres, 1895· Au fil des Pensées

Invocation au repos

Pierre de Bouchaud· 32 vers

LES bruits cessent. La Nuit s’étend. La Nuit clémenteJette sur les humains son rideau ténébreux.Seuls veillent mes Pensers, oubliant l’heure lente,Plus lucides au calme et doucement heureux !

Oh ! les soucis rongeurs qui peuplent les journées,Comme ils ont disparu dans l’ombre qui grandit !Je n’ai plus sur mon front leurs griffes acharnéesEt mon cerveau n’est plus un cloaque maudit.

Et maintenant, je viens à toi, Père des Rêves,Sommeil, Sommeil sacré qui donnes le reposEt qui, pour dissiper nos fatigues, élèvesComme un rempart ton voile obscur sur nos yeux clos.Ouvre-moi le palais mystique du Silence,Le merveilleux palais de l’Immatériel,D’où le Temps plus rapide et plus léger s’élanceVers les champs de l’espace et l’infini du ciel.

Ouvre-moi le trésor des visions joyeuses,Oui, fais planer sur moi, comme un sublime essaim,Les songes traversés de clartés radieuses,Et fleuris en dehors de ce monde malsain.Verse à flots abondants le divin narcotique,L’oubli des vains soucis et des ambitions,Afin qu’à mon réveil, tel qu’un héros antique,Je me retrouve armé de résignations.

O Dieu, place mon âme, altière sentinelle,En faction au seuil de mon humble maison ;Écarte de ses murs la passion charnelle ;Affranchis mon esprit et garde ma raison.Mets un sceau sur mon cœur inviolable ; éloigneL’habile désespoir sur nous tendant ses retsEt dans l’ombre engendrant la douleur qui nous poigne.

Je veux dormir : Sommeil, Dieu de l’oubli, parais !

32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rythmes et Nombres, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1895· numérisation books.google.com· Sources