Rythmes et Nombres, 1895· Silhouettes de Saisons· IV Hiver
La neige
PAISIBLEMENT la neige fineTombe, tombe à flocons légers,Pareils à des fleurs d’aubépine,Fleurs du rêve et ses messagers.
Bientôt se rapprochent, s’unissentLes flocons au vol indécis,Sur la terre qu’ils envahissentMettant de merveilleux tapis.
Dans leurs plis chastes la NatureRevêt une étrange grandeur,Cette virginale parureDonne aux objets de la splendeur.
Chacun d’eux affecte des formesFantastiques d’étrangeté :L’on dirait des spectres énormesPeuplant un pays enchanté.
Et sous le ciel énigmatiqueOù, vainqueurs, règnent les frimas,Les arbres ont l’aspect antiqueDe vieux seigneurs poudrés et las.
Au loin, dans la campagne austère,Des villages semblent dormir ;Il semble même que la terreEst à la veille de mourir.
Toutefois, en cette agonieDe l’univers exténué,La Pensée ardente, GénieQui n’a jamais diminué ;
La Pensée ardente et sereine,Au sein même de l’air glacé,Sans souci du temps qui se traîne,Monotone, triste, lassé ;
La Pensée alerte et joyeuse,Superbe flambeau de l’esprit,Demeure forte et lumineuse,Et, lorsque tout meurt, elle vit.
Elle vit, et, marchant sans trêveA de sublimes régions,Plus haut que les nuages lèveSon front couronné de rayons ;
Et puis, échauffant nos cœurs d’hommesAu pur foyer de la Beauté,Vient nous rappeler que nous sommesFrères en immortalité !
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rythmes et Nombres, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1895· numérisation books.google.com· Sources