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Rythmes et Nombres, 1895· Silhouettes de Saisons· IV Hiver

La rafale

Pierre de Bouchaud· 76 vers

VOILA le vent du nord qui souffle,Gémit et pleure sans arrêt.A son irrésistible souffle,Tout se brise, tout disparaît.

Les champs ont un aspect austèreSous l’âpre bise aux baisers froids.Un De profundis de la terreSanglote et rugit à la fois.

Les feuilles tombent, et c’est l’heureOù, comme un vol d’oiseaux frileux,Les rêves dont l’âme se leurreMontent du Passé nébuleux.

Ils tourbillonnent dans les branches,S’accrochent aux arbres givrés,Peuplant de silhouettes blanchesLes horizons décolorés.

Mais bientôt chacun d’eux s’essoreSans qu’on puisse le retenir.Et tous pourtant restent encoreLongtemps présents au souvenir.

L’hiver est là ; déjà son ombreAttriste l’infini des cieux,Et revêt d’une teinte sombreAu loin les bois silencieux.

On dirait que toutes les chosesSont prises d’un terrible effroiDevant les plaintes grandiosesDe la Nature en désarroi.

Il sort de la glèbe brunieDe mélancoliques frissons.O vert Printemps, saison bénie,O chants d’oiseaux dans les buissons !

Le blé de moire qui verdoieEt recouvre le sol pierreux,Tend à l’air ses doux fils de soieQue plissent des sursauts fiévreux.

On le voit là-bas, dans la plaine,S’incliner sous le fouet du vent,Dont la rude et farouche haleineL’agite comme un flot mouvant.

Avec le gel nouveau qui gerceForêts et monts, les vastes présQue la bise noire traverseDe perles fines sont parés.

Les roses ont penché la tête,Et le froid flétrit leurs couleurs ;Sur la terre où le vent les jetteIl tombe un déluge de fleurs.

Avec des craquements de rageLes sycomores convulsésPenchent, s’inclinent ; sous l’orage,Des troncs s’abattent, fracassés.

Calmant sa course furieuse,Le vent adresse quelquefoisUne tenson mystérieuseAux maisons tremblant jusqu’aux toits.

Il sait des chansons caressantesQu’il glisse aux ais du volet joint.Et des airs de lyres berçantesQu’on croirait soupirer très loin.

Tout à coup, par la cheminée,Descend la rafale en dansantUne sarabande damnéeDont le fracas va grandissant.

Mais l’âtre qui flambe et qui brilleOppose au vent un chaud rempart ;Sur la bûche ardente scintilleLa flamme aux reflets de brocart.

Tandis qu’au dehors la campagneEst en deuil du soleil voilé,La neige a mis sur la montagneSon blanc tapis immaculé.

Soudain voici que la nuit tombe ;On voit au couchant un peu d’or ;Le vent hurle comme une trombeEt l’ouragan sévit plus fort.

76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rythmes et Nombres, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1895· numérisation books.google.com· Sources