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Rythmes et Nombres, 1895· Silhouettes de Saisons· I Printemps

Le poème des lilas

Pierre de Bouchaud· 67 vers

Au comte Robert de Montesquiou-Fezensac.

Omnia tunc florent, tunc est nova temporis ætasOVIDE.

Tous le lilasBalançant à l’air pur leurs grappes odorantes,Au souffle du zéphyr s’inclinent doucement,Et le jour et la nuit un exquis grisementDe senteurs enivrantesSort des lilas.

Les lilas blancsChantent au ciel joyeux de vierges litaniesQue rythment des grillons les cri-cri réguliersEt les abeilles d’or qui volent par milliersPrès des tiges garniesDe lilas blancs.

Les lilas bleus,Sur la viridité transparente des branches,Mettent dans les bosquets des tons violet-feuOu des lueurs d’éclairs glissant du camaïeuAu fin lin de pervenchesDes lilas bleus.

Les lilas pourpresSe dressent fièrement avec les teintes gaiesDe leurs nombreuses fleurs dont tissa le PrintempsLes corselets soyeux, les vêtements flottants.O beauté des futaiesDe lilas pourpres !

Les lilas pâlesSemblent porter un poids écrasant de tristesses ;Leur cœur anémié paraît près de mourirSous le baiser d’azur qui vient endolorirLeur chair. O morbidessesDes lilas pâles !

C’est ainsi qu’en Avril, dès que les lys s’entr’ouvrentEt que les prés de mousse et de crocus se couvrent,La gamme des lilas chante au milieu des boisUn hosanna d’amour et d’ivresse à la fois.Alors, dans les halliers, auprès de quelque sourceDont l’eau parmi les joncs tremblants poursuit sa course,On les voit se dresser en fleurs splendidementEt, caressés par la clarté du firmament,Égrener leurs parfums au fond des vallons sombres,Ou charmés, quand la Nuit étend ses grandes ombres,Par les gazouillements si frais du rossignolEt le vent qui les berce et les frôle en son vol.

Parfois, sous l’œil ami de la lune argentée,Quand les Sylphes, dansant une ronde enchantée,Foulent d’un pied léger le gazon vert épaisAvec un fol entrain ne se lassant jamais,Les lilas, inclinant vers eux leurs brins flexibles,Font pleuvoir sur leurs fronts des baisers invisibles.

Parfois aussi chassant, le soir, dans les forêtsQue fouillent en tous sens ses chiens aux fins jarrets,Diane, dénouant sa blonde chevelure,Orne ses tresses d’or d’une fraîche parureVirginale, ravie aux fleurs du lilas blancQui, trempé de rosée, ainsi qu’un diamant.Scintille et resplendit, charmante et douce étoileDont la frêle clarté de mystère se voile.

Et Pan lui-même, Pan, le chèvre-pied sacré,Ayant, sous les lilas, dormi, près du fourré,Rit d’en voir, lorsqu’il passe au bord des étangs mornes,Quelque fleur accrochée à l’une de ses cornes.

Et c’est pourquoi le peuple adorable et subtilDes lilas est la gloire immortelle d’Avril.Ils balancent à l’air leurs grappes odorantes,Au souffle du zéphyr s’inclinent doucement,Et le jour et la nuit un exquis grisementDe senteurs enivrantesSort des lilas.

67 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rythmes et Nombres, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1895· numérisation books.google.com· Sources