Rythmes et Nombres, 1895· Silhouettes de Saisons· I Printemps
Primavera
A M…
HEURES de paix chaste et bénie, heure de grâceOù l’âme se repose en un rêve très pur,Où la pensée, oiseau léger, gagne l’espace,S’envole jusqu’aux cieux et se perd dans l’azur !Heures de joie aussi pour l’esprit, heures douces,Caresse pénétrant et délassant le cœurQu’elle arrache soudain aux douleurs, aux secousses,A l’amertume, au mal de ce monde moqueur !
La mer aux lents remous comme un miroir scintille,Et le soleil y verse une moire d’argentQui jusqu’à l’horizon mouvant paraît et brille,A la crête des flots, tour à tour, émergeant.Et c’est un grandiose et sublime spectacleQue ces flots bleus, ces flots au parler solennel,Calmes tantôt, tantôt renversant tout obstacle,Où se plaisaient jadis souvenir éternelQue conservent ces lieux ― Neptune et les ondines.Le vent d’un doux baiser effleure les fronts las,Et des parfums troublants descendent des collines :Muguets, eucalyptus, violettes, lilas.Et partout des jardins où des gerbes de rosesMettent leurs tons nacrés sur le vert du gazon,Ou leurs taches de sang près des dahlias roses ;Printemps perpétuel et sereine saison.Et partout de la joie et toujours le murmureDe la mer bleue au long de la plage dormant,Partout l’hymne sacré de la grande Nature,Toujours ce paysage et son enchantement.
Mais déjà le soir tombe et le contour s’effaceDes monts de l’Estérel profilés sur les cieux ;Un vol de goëlands solennellement passe ;Le peuple des oiseaux se fait silencieux.
Comme pour célébrer la belle nuit sereine,Les parfums, augmentant, deviennent plus exquis,Puis la lune apparaît et lentement promèneSa lueur pâle sur ce merveilleux pays.
Et tandis qu’à ses pieds le flot assoupi chanteUne chanson berçante à l’astre de la nuit,Le mortel à l’espoir s’ouvre sans épouvanteEt jouit sans effroi de l’heure qui s’enfuit.
Cannes, avril 1891.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rythmes et Nombres, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1895· numérisation books.google.com· Sources