Rythmes et Nombres, 1895· Sagesse
Remembrances
Souvent le souvenir de la chose passée,
Quand on le renouvelle, est doux à la pensée.RONSARD.
PARMI l’amas flétri des feuilles et des branches,Aux parterres du cœur que la vie a fanésQuelques vieux souvenirs de douceur couronnésVerdoient, dans la saison des violettes blanches.
Le Printemps revenu se pare pour l’hymen.Des rossignols pâmés de senteurs et de joie.Et tandis que la terre étincelle et flamboie,Que les lys orgueilleux s’ouvrent, lourds de pollen :
Eux, murmurant au cœur une tenson pieuse,Évoquent les lointains aux contours embrumésDu Passé fugitif où nos regards charmésRetrouvent, un instant, l’oasis merveilleuse.
En laquelle, à jamais, notre jeunesse dort.Et c’est, rompant le cours de nos heures d’angoisse,Comme une exquise trêve où chaque âme défroisseLes plis profonds marqués sur sa tunique d’or..
Semblables au soleil chassant les froids morosesQuand du grand ciel sourit l’inaltérable azur,Ils surgissent, baignant d’un éclat toujours purNos fronts ridés jadis pareils aux jeunes roses.
Ils surgissent divins, superbes, glorieux,Diadémés du bleu de l’extase enfantine,Tels que des chevaliers venant de Palestine,Ou ceints du baudrier des antiques aïeux.
Graves, nobles et fiers, sur des coursiers de rêve,Ils retournent au cher pays des songes douxEt jusqu’au seuil sacré des beaux temples hindousNous mènent par les mers où le Désir se lève.
Ils prennent nos esprits en croupe derrière euxEt, loin de la puante et poussiéreuse arèneOù la Réalité commande en souveraine,Les emportent avec un élan généreux.
Ils nous font aborder aux îles enchantéesOù, vers le temps heureux des Espoirs en allés,Nous dormions, étreignant sous les cieux étoilésLes corps marmoréens des Chimères Protées.
Ils savent nous redire en un parler divinLes serments amoureux que bégayaient nos lèvres,Lorsque des voluptés les magnifiques fièvresMontaient à nos cerveaux comme un capiteux vin.
Ou bien, nous ramenant à ces Pensers austèresQui nous étaient, hélas ! familiers autrefois,Dans nos cœurs endurcis ressuscitent les FoisEt nous courbent encor devant les vieux Mystères ;
Puis, destructeurs du mal que nous fit la Raison,Nous remettent, honteux de nos indifférences,Dans les chemins fleuris du bois des ApparencesDont nous avions quitté la mystique prison.
Aussi, malgré l’épreuve et les futurs orages,Sans troubles, attendons l’incertain Avenir,Car l’ombre du Passé peut toujours revenirPrès de nous, à l’appel ému du souvenir,Comme en un désert morne où montent des mirages.
53 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rythmes et Nombres, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1895· numérisation books.google.com· Sources