Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Rythmes et Nombres, 1895· Sagesse

En avançant dans la vie

Pierre de Bouchaud· 65 vers

A Clair Tisseur.

JE gagne le pays des songes bleus charmants,Je chevauche, léger, l’hippogriffe des Rêves ;Par delà monts et grèvesJe gagne le pays des beaux songes calmants.

Très loin, je vais très loin sur ma monture ailée.J’escalade l’éther éclatant de soleils,Et perçois, dévoiléeA mes regards, l’énigme où sombrent mes pareils.

Car je vois le néant des angoisses futilesSerrant nos cœurs meurtris dans un étau de ferEt faisant un enferDe tous nos jours tramés de douleurs inutiles.

Je pense aux pleurs tombant sans cesse de nos yeuxEt dont jamais la source amère n’est tarie,A nos fronts soucieuxOù le chagrin roula son fleuve de scorie.

Je pense à nos gaîtés si brèves, aux désirsDont nous nous leurrons tous, aux pauvres espérances,Aux vaines apparences,A nos serments trompeurs, à nos tristes plaisirs.

Et tandis que je vais, emporté dans l’espace,Environné de ciel et nimbé d’infinis,En mon cœur je repasseMes beaux projets de Gloire à tout jamais finis.

Et je ris d’avoir eu l’audacieuse envieDe chercher ici-bas l’impossible bonheurEn mettant mon honneurA capter si souvent l’Oiseau bleu dans ma vie.

Et je ris de pitié, mais je pleure à la fois,Car je porte le deuil des Illusions douces,Sirènes dont les voixBerçaient mes nonchaloirs sur les fleurs et les mousses,

Alors que dans mon cœur c’était Printemps partout,Que les lilas de joie embaumaient ma Pensée,Tendrement oppresséePar les zéphyrs d’amour soufflant je ne sais d’où.

Depuis lors, depuis lors, que de plantes fanées !Que d’orages subis, pleins d’éclairs aveuglants !Que de gaîtés mort-nées !De nuits sur l’Idéal aux rais étincelants !

Qu’importe ? Il vit toujours le rapide hippogriffeQui m’emmenait jadis, à l’heure des beaux jours,Aux immortels séjours,Avec des brins d’azur pendus à chaque griffe.

Grâce à son vol puissant, je puis atteindre encor,Dans l’air où mes pennons flottent comme des voilesDe lys, de pourpre et d’or,Les champs céruléens qu’habitent les étoiles.

Mais là je n’entends plus aujourd’hui les tensonsDont le charme vainqueur me troublait jusqu’à l’âme,Ni les couplets de flammeOù la joie et l’amour mêlaient leurs unissons.

Car il a fui le temps si court de la jeunesse,Il est passé l’instant des enivrants baisers,Des serments de tendresse,Et le feu s’est éteint dans mes sens apaisés.

J’écoute un hymne pur ainsi qu’une aube rose,Un hymne célébrant la RésignationEt la dévotionA la Paix qui console, à la Paix qui repose ;

Un hymne aux sons remplis de force et de beauté,Pareils à des accords de harpes gracieusesEt dont la gravitéSonne le glas des passions ambitieuses

Devant un Avenir plein de sérénité.

65 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rythmes et Nombres, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1895· numérisation books.google.com· Sources