Les poëmes de l’amour et de la mer, 1876· I La fleur des eaux
Envoi
Lorsque vous tournerez‖ les pages de ce livreOù de chers souvenirs‖ ont tenté de revivre,Peut-être aurez-vous honte‖ en les y retrouvant,Et me maudirez-vous‖ de les jeter au ventPour la foule, insensible‖ à mon chant triste et tendre,Qui passe bruyamment‖ sans voir et sans entendre.
C’est dans de longs regards‖ qu’autrefois vous lisiez ;Nos cœurs épanouis‖ comme de frais rosiersS’effeuillaient doucement‖ par les soirs pleins d’étoiles ;Et l’avenir, couvert‖ d’impénétrables voiles,Mystérieux pour nous‖ jusques au dernier jour,L’avenir où dormait‖ l’oubli de tant d’amour,Ne troublait pas le charme‖ infini de nos rêves.Et cependant la mer‖ déroulait sur les grèvesSes flots calmes, pareils‖ à des moires ; et nous,En face de sa gloire‖ émus, presque à genoux,Écoutant son murmure‖ et muets devant elle,Nous prenions à témoin‖ la Nature immortelleDe l’immortel amour‖ qui nous avait unis.
Mais la mer a vaincu‖ l’amour. Soyez bénis,O temps à tout jamais‖ passés de notre joie !Sous un ardent soleil‖ de pourpre qui flamboie,En silence le long‖ des flots retentissantsJe m’en vais comme une âme‖ errante, et je me sensPlus désolé, plus seul,‖ et plus inconsolableQue les vagues venant‖ sangloter sur le sable.A force d’écouter‖ leur douloureuse voixPlus triste que le vent‖ dans les feuilles des bois,J’ai cessé d’écouter‖ la vôtre, ô bien aimée ;Et, sous le clair de lune‖ endormie et pâmée,Cette mer m’a paru‖ si belle, que mes yeuxÉgarés dans l’espace‖ et perdus dans les cieuxNe se sont plus tournés‖ vers vos yeux tout en larmes.Dites, quelle magie‖ a d’assez puissants charmesPour glacer notre cœur‖ et pour le dessécher ?Un coup de vent qui passe,‖ un souffle d’air légerA su déraciner‖ la fleur de nos penséesEt jeter dans la mer‖ ses feuilles dispersées.Vous souvient-il encor‖ des derniers soirs de mai ?Nous étions seuls, debout.‖ Dans mon rêve abîmé,Je regardais au loin‖ poindre les blanches voilesEt sortir de l’eau fraîche‖ un riche essaim d’étoiles :Je songeais que le monde‖ est divinement beauEt je sentais dans l’air‖ sourdre le renouveau ;Tout me semblait vivant,‖ rochers, algues marinesEt flots voluptueux‖ soulevant leurs poitrines —Et vous pensiez : pourquoi‖ nous sommes-nous aimés ?
Oui, la mer a vaincu‖ l’amour ! Les yeux fermés,Je revois ce passé‖ que mon âme renie,Et je ne comprends plus‖ notre extase infinie.Mais ne m’en voulez pas‖ si j’ai tiré des mortsNotre bonheur ancien,‖ et si j’ai sans remordsParlé de cet amour‖ plein de mélancolieDont nous ne saurons plus‖ la sublime folie.Ne me haïssez pas‖ pour avoir à loisirÉbauché dans mon deuil‖ des rêves de plaisirEt redit la chanson‖ de ma vieille jeunesse.Je pense à ce temps-là‖ sans espoir qu’il renaisse ;Il ne renaîtra pas,‖ je-n’ai ni sang ni cœur.Mais si, toute une nuit,‖ perdant cette rancœurDe ne pouvoir aimer‖ et d’être jeune encore,Je peux tromper enfin‖ l’ennui qui me dévore,Croyant dans le silence‖ et dans l’obscuritéVoir soudain apparaître‖ un fantôme attristéQui me prend par la main,‖ me regarde et m’embrasseAvec un air si doux‖ et d’une telle grâce —Je crois sentir mon cœur‖ battre comme autrefois.Seul, pensant vous parler,‖ j’ai des pleurs dans la voix ;De nos chers souvenirs‖ j’ai l’âme parfumée,Et je vous aime encor‖ de vous avoir aimée.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 35((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 4 distiques
- Mots à la rime
- a livre / revivre féminineb retrouvant / vent masculinea tendre / entendre féminineb lisiez / rosiers masculinea d’étoiles / voiles féminineb jour / d’amour masculinea rêves / grèves féminineb nous / genoux masculinea elle / immortelle féminineb unis / bénis masculinea joie / flamboie féminineb retentissants / sens masculinea inconsolable / sable féminineb voix / bois masculinea aimée / pâmée féminineb yeux / cieux masculinea larmes / charmes féminineb dessécher / léger masculinea pensées / dispersées féminineb mai / abîmé masculinea voiles / d’étoiles féminineb beau / renouveau masculinea marines / poitrines féminineb aimés / fermés masculinea renie / infinie féminineb morts / remords masculinea mélancolie / folie féminineb loisir / plaisir masculinea jeunesse / renaisse féminineb cœur / rancœur masculinea encore / dévore féminineb l’obscurité / attristé masculinea m’embrasse / grâce féminineb autrefois / voix masculinea parfumée / aimée féminine
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
70 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les poëmes de l’amour et de la mer, Paris, Charpentier et Cie, Libraires-éditeurs, 1876· numérisation gallica.bnf.fr· Sources