Les poëmes de l’amour et de la mer, 1876· III L’amour divin
XII. « L’air m’enveloppe et me caresse »
L’air m’enveloppe et me caresse ;Noyé dans la douceur du bleu,Mon cœur déborde de tendresseEt je m’abîme dans mon Dieu.Bien souvent, couché sur la terre,Je voudrais saisir le mystèreDe sa vie et de son amour ;Je cherche à pénétrer son rêve,Et j’entends bouillonner la sèveSous son vert corset de velours.
Femelle aux larges seins, Cybèle,O déesse, parleras-tu ?N’entends-tu pas que je t’appelle,L’âme aux lèvres, tout éperdu ?Je ne te ferai point de trêve,O terre, avant que tu soulèvesDans des combats d’amour sanglantsCe voile épais qui te dérobe,Qu’on puisse déchirer ta robeEt sentir palpiter tes flancs !
Je t’ai donné toute mon âme,Pourquoi fuir quand je te poursuis ?Nature, es-tu tellement femmeQu’on ne puisse t’aimer deux nuits ?Que, les bras brisés de caresses,La tête encor chaude d’ivressesEt t’aimant jusques à mourir,Toi, depuis longtemps assouvie,Tu nous rejettes dans la viePour recommencer à souffrir ?
Malgré tout ta forme m’obsède,O chère et lointaine beauté ;En dépit de ma volontéJe sens que mon faible cœur cède.
J’en reviens à me souvenir ;Si nos cœurs une fois encoreSoupirent : no more — never more,Pourront-ils jamais en finir ?
A cette gloire qui m’enivreLes yeux obstinément fermés,Dans un profond rêve abîmésNous ne savions qu’aimer et vivre.
En face de la mer, debout,Sans écouter sa voix profonde,Égoïstes, tout seuls au monde,Nous nous aimions bien, malgré tout.
Ma hautaine mélancolieS’est faite hôtesse des forêts :J’avais cru que je t’oublierais —Je ne sais pas comme on oublie.
Quand la mer est comme un miroir,J’y vois ton image quand même,Et c’est peut-être toi que j’aimeDans cette volupté du soir.
Non, c’est un souvenir‖ douloureux, inutile,Le souvenir d’un bien‖ qui ne reviendra pas ;Je ne puis à présent‖ retourner pas à pasAu vallon du passé,‖ joyeux et si fertile.
Des bords de l’horizon‖ où tu sembles errer,O nuit paisible, monte‖ au ciel crépusculaire ;Car la cime des monts‖ d’une rougeur s’éclaireEt devant le soleil‖ je ne pourrais pleurer.
Viens, ô nuit, et déploie‖ en silence tes ailesSur la mer magnifique‖ et triste qui s’endort :Les étoiles du ciel‖ versent des larmes d’or,Et je suis envieux‖ des douleurs éternelles.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 3(ababccdeed) 9(abba)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (54 de 8, 12 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 9 quatrains, 3 dizains
- Mots à la rime
- a caresse / tendresse féminineb bleu / Dieu masculinec terre / mystère féminined amour / velours masculinee rêve / sève fémininea Cybèle / t’appelle féminineb parleras-tu / éperdu masculinec trêve / soulèves féminined sanglants / flancs masculinee dérobe / robe fémininea âme / femme féminineb poursuis / nuits masculinec caresses / d’ivresses féminined mourir / souffrir masculinee assouvie / vie fémininea m’obsède / cède féminineb beauté / volonté masculinea souvenir / finir masculineb encore / more fémininea m’enivre / vivre féminineb fermés / abîmés masculinea debout / tout masculineb profonde / monde fémininea mélancolie / oublie féminineb forêts / t’oublierais masculinea miroir / soir masculineb même / j’aime fémininea inutile / fertile fémininea errer / pleurer masculineb crépusculaire / s’éclaire fémininea ailes / éternelles féminineb s’endort / d’or masculine
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
66 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les poëmes de l’amour et de la mer, Paris, Charpentier et Cie, Libraires-éditeurs, 1876· numérisation gallica.bnf.fr· Sources