Les poëmes de l’amour et de la mer, 1876· II La mort de l’amour
XXXIII. La symphonie des sanglots
J’ai couru comme un fou‖ sur la plage déserte ;Et, secouant au vent‖ leur chevelure verte,Les nymphes de la mer,‖ furieuses, hurlaient,Et les bouches du vent‖ éperdument soufflaient.
On entendait au loin‖ un immense murmure ;Les arbres secouaient,‖ sinistres, leur ramure,Et leurs bruissements‖ sonores et profondsSe mêlaient aux sanglots‖ des mers. — Et que me font
Ces milliers de voix‖ pleurant dans les ténèbres ?Et ce lugubre oiseau‖ poussant des cris funèbresQui feraient se lever,‖ de leurs tombeaux, les morts,Comme s’ils entendaient‖ la voix de leurs remords ?
Car je souffre d’un mal‖ plus terrible et plus sombreQue ces cris d’épouvante‖ et que toute cette ombreOù souffre et se lamente‖ et roule des sanglotsL’immortelle nature‖ en proie au noir chaos
Eh bien, déchaînez-vous,‖ tempêtes ! dans la brumeQue la lune apparaisse‖ un nimbe rouge au front,Et de l’Océan morne‖ ensanglante l’écume !
Que le vent essoufflé‖ donne de l’éperonAu troupeau dispersé‖ des fuyardes nuées,Et souffle à pleins poumons‖ au fond de son clairon !
Et vous, les yeux hagards,‖ pâles prostituéesQu’à la gorge saisit‖ la faim, venez pleurerVos âmes que la honte‖ en vos corps a tuées.
Amants abandonnés,‖ venez tous soupirer ;Et toi que délaissa‖ Don Juan, infortunéeQui devenais déesse‖ à t’en faire adorer !
Et toi, triste inventeur‖ dont la tête inclinéeSous la lampe est ridée‖ et blême à faire peur,Maudis l’inexplicable‖ et sourde destinée.
Roulant dans l’étendue‖ ainsi qu’une vapeur,Mêlez-vous, pressez-vous,‖ âmes désespérées,Légion des vivants‖ que marqua la Douleur !
Que le gémissement‖ des vagues éplorées,Que les clameurs du vent‖ qui passe comme un fouEt que toutes les voix‖ dans la nuit égarées
Pour mieux vous écouter‖ se taisent tout à coup ;Et laissez, malheureux‖ qu’a reniés la terre,Vos lamentations‖ monter je ne sais où !
Et l’on eût dit vraiment‖ que toute la MatièreSe levait dans la nuit‖ pour maudire son Dieu :Les vagues bondissaient‖ vers une lune en feu,A la face du ciel‖ crachant leur froide écume ;Et le vent, comme un cœur‖ que le regret consume,Tantôt poussait des cris‖ et tantôt des sanglots.
Ah ! qui pouvait songer‖ aux pauvres matelots ?J’avais là devant moi,‖ sortis de dessous terre,Ceux que toute la vie‖ étreindra la misère,Que la mélancolie‖ a rongés jusqu’aux osOu qu’un chagrin d’amour‖ étouffe en ses réseaux ;Et pendant cette nuit‖ affreuse et tourmentéeOù la voix de la mer‖ hurlait épouvantée,Poussés vers moi par un‖ sombre vent de douleur,Tous les désespérés‖ ont pleuré sur mon cœur.
Versification
- Forme
- Quatrains
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 4 quatrains
- Mots à la rime
- a déserte / verte féminineb hurlaient / soufflaient masculinec murmure / ramure féminined profonds / font masculinef ténèbres / funèbres féminineg morts / remords masculineh sombre / ombre fémininei sanglots / chaos masculinej brume / l’écume fémininee front / l’éperon / clairon masculinel nuées / prostituées fémininem pleurer / soupirer / adorer masculinel tuées / infortunée fémininen inclinée / destinée féminineo peur / vapeur / Douleur masculinel désespérées / éplorées / égarées fémininep fou / coup / où masculiner terre / Matière féminines Dieu / feu masculinej écume / consume fémininei sanglots / matelots masculiner terre / misère fémininei os / réseaux masculinen tourmentée / épouvantée féminineo douleur / cœur masculine
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
55 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les poëmes de l’amour et de la mer, Paris, Charpentier et Cie, Libraires-éditeurs, 1876· numérisation gallica.bnf.fr· Sources