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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les poëmes de l’amour et de la mer, 1876· II La mort de l’amour

XV. « Quand verrons-nous comme autrefois »

Maurice Bouchor· strophes variées, octosyllabes et alexandrins, 80 vers

Quand verrons-nous comme autrefoisRougir, pimpantes et joyeuses,Les petites fraises des boisComme des lèvres amoureuses ?

Quand verrons-nous comme autrefoisS’épanouir, fraîches écloses,Les petites fraises des boisComme le bout de tes seins roses ?

Que de désirs inapaisésMe brûlent le sang de leurs fièvres !Combien, mignonne, de baisersSécheront sur tes belles lèvres !

Ils s’envolaient, beaux papillons,Sans jamais tromper mon attente,Et leurs ailes de vermillonS’abattaient sur ma lèvre ardente.

A présent j’envoie, éperdu,Mille baisers au vent qui passe ;Dis-moi, n’as-tu pas entenduCe qu’il te disait à voix basse ?

Vent parfumé, qui dans ses plisComme en une étoffe de gaze.Roule nos jours passés, remplisD’une mystérieuse extase…

Dis-moi, ne t’a-t-il point parléDe la saison exquise et brèveQui n’est plus qu’un rêve envolé,Que l’ombre légère d’un rêve ?

Es-tu trop loin pour que sa voixPuisse, en t’apportant mes tendresses,Au souffle matinal des boisFaire refleurir nos jeunesses ?

Oh ! dans ton solitaire ennui,Es-tu trop loin ? Peux-tu m’entendre ?— Comprends-tu tout ce que la nuitA de douloureux et de tendre ?

Pleures-tu comme nous pleurionsSous les étoiles, sous la luneAux mélancoliques rayons,Regard furtif de la nuit brune ?

Loin de toi, mignonne aux grands yeux,Que tu m’aimes, que tu m’oublies,Je marche dans les bois brumeuxParmi tant de mélancolies.

Le vent étouffe mes chansons,Craignant que je ne te déplaise,Et je vais le long des buissonsOù ne rougissent plus les fraises.

Car il n’est plus pour moi‖ de plaisirs ni d’ennui,Et je reste insensible‖ à la joie infinieDevoir se dérouler‖ avec tant d’harmonieLa grâce des matins‖ et la splendeur des nuits.

Je ne ressens plus rien‖ de cet amour intenseQui m’étreignait le cœur‖ au lever du soleil ;Je ne suis plus des yeux,‖ dans ce foyer vermeil,Chaque atome léger‖ comme un lutin qui danse.

Et je ne connais plus,‖ à l’heure de midi,Le lourd sommeil sous l’ombre‖ odorante des branches,Tandis qu’en souriant‖ mille visions blanchesS’élèvent lentement‖ dans l’air attiédi.

Je ne regarde plus‖ dans les molles prairies,Quand les sentiers sont pleins‖ de perles, vers le soir,Les flaques d’eau luisant‖ comme un pâle miroirOù la lune a laissé‖ tomber des pierreries.

Car le souvenir seul‖ me fait paraître beauCe cher, délicieux‖ et tendre paysage :Mes yeux sont nuit et jour‖ fixés sur un visage,Et mon cœur vit en soi,‖ comme dans un tombeau.

Le jour où malgré tout,‖ malgré l’angoisse amèreDe ne pouvoir presser‖ dans mes bras la chimèreQui s’est enfuie avec‖ un sourire cruel,Le jour où, sous l’ombrage‖ épais des puissants chênes,Le cœur sans souvenir‖ et libre de mes chaînesJe laisserai mes pleurs‖ sécher au vent du ciel,

Loin d’elle, si mon âme‖ éveillée et ravieS’épanouit au souffle‖ embaumé de la vie,Si je lève les mains‖ vers le grand ciel béniSans qu’une larme vienne‖ humecter ma paupière,Si dans tout ce bonheur‖ mon cœur reste de pierre,Je ne l’aimerai plus‖ et tout sera fini.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
12(abab) 5(abba) 2(aabccb)
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (48 de 8, 32 de 12)· profil 8, 6+6
Strophes
17 quatrains, 2 sizains
Mots à la rime
a autrefois / bois masculineb joyeuses / amoureuses féminineb écloses / roses fémininea inapaisés / baisers masculineb fièvres / lèvres fémininea papillons / vermillon masculineb attente / ardente fémininea éperdu / entendu masculineb passe / basse fémininea plis / remplis masculineb gaze / extase fémininea parlé / envolé masculineb brève / rêve fémininea voix / bois masculineb tendresses / jeunesses fémininea ennui / nuit masculineb m’entendre / tendre fémininea pleurions / rayons masculineb lune / brune fémininea yeux / brumeux masculineb m’oublies / mélancolies fémininea chansons / buissons masculineb déplaise / fraises fémininea d’ennui / nuits masculineb infinie / d’harmonie fémininea intense / danse féminineb soleil / vermeil masculinea midi / attiédi masculineb branches / blanches fémininea prairies / pierreries féminineb soir / miroir masculinea beau / tombeau masculineb paysage / visage fémininea amère / chimère féminineb cruel / ciel masculinec chênes / chaînes fémininea ravie / vie féminineb béni / fini masculinec paupière / pierre féminine

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les poëmes de l’amour et de la mer, Paris, Charpentier et Cie, Libraires-éditeurs, 1876· numérisation gallica.bnf.fr· Sources