Dernières chansons, 1869
XXXI. L’abbaye
I
Une ruine immense et formidable à voir !Le jour qui se levait, sur les tours au flanc noirÉtalait sa lumière, et, comme une ironie,Faisait lutter sa joie avec cette agonie.
Pareille à quelque monstre oublié par les eauxDont le temps, sur la grève, a rongé les grands os,La vieille basilique, avec des bruits funèbres,Parfois, dans l'herbe haute égrenant ses vertèbres,Livrait à la pitié du passant inconnuLa désolation de ses côtes à nu !…Le toit, dont le squelette aux décombres s’appuie,Ployait sous huit cents ans de soleil et de pluie ;Les fenêtres, au loin, dans les murs élevés,S'ouvraient horriblement, comme des yeux crevés,Tandis que ‒ dominant la montagne prochaine,Empanaché de lierre et plus touffu qu'un chêne,Avec ses chérubins qui se penchaient sur nous,Ses diables grimaçants, ses docteurs à genoux ‒Le grand clocher muet, debout dans les airs libres,Gardait, miné d'en bas, d'effrayants équilibres ;Si bien qu’on avait peur, en passant sous l’arceau,D'un souffle de la brise ou du poids d'un oiseau.Des enfants se roulaient, au pied des murs, dans l'herbe ;Mille insectes cachés faisaient un bruit superbe ;Les genêts d'or ouvraient leur bouquet éclatant,Tout riait, tout chantait, tout vivait ; et pourtant,Des gazons répandus en touffes inégales,Du rire des enfants et du cri des cigales,Des fleurs, des nids joyeux, des buissons chevelus,Quelque chose montait des temps qui ne sont plus.Comme une odeur de tombe emplissait la vallée !
Une cloche tinta, misérable et fêlée.
C'était pour une morte, un doux être emportéQui dormait là, depuis un an, tout à côté,Dans l'enclos qui verdoie, avec ceux du village.Or, vers le bout du choeur moins effondré par l’âge,Comme un radeau survit au vaisseau naufragé,Quelques planches aidant, on avait ménagéUn coin d'asile au culte, une chapelle, un bouge.Trois femmes en haillons, sur le vieux seuil qui bouge,Avec un mendiant hâve et défiguré,Le rosaire à la main, attendaient le curé ;Et rêveur, à pas lents, pris de pitié sincère,J'entrai. J'étais venu pour cet anniversaire.
II
Près du catafalque en drap noirJauni par des lueurs de cierge,Un vieux bedeau me fit asseoir,Un vieux bedeau vêtu de serge ;
Et vers l'autel tout crevassé,Entre deux drôles en galoches,Le prêtre, oeil cave et front glacé,Se hâtait, au bruit faux des cloches.
Pendant que, du fond de son coeur,Il versait le flot des prières,On entendait siffler en choeurTous les nids cachés dans les pierres.
Un pinson des plus étourdisMêlait, perché sur un saint-Georges,Aux sanglots du De profundisLa chanson des blés et des orges.
D'autres, malgré l'événementDe cette pompe mortuaire,Se balançaient joyeusementÀ la lampe du sanctuaire.
Et, changeant son rôle aujourd'hui,Plein de caquets et de bruits d'aile,Chaque pilier servait d'appuiÀ la maison d'une hirondelle.
Le pauvre confessionnalSe cachait, triste et taciturne,N'ayant plus à son tribunalQue l'aveu du hibou nocturne.
Sur l'autel aux maigres décors,Un grand christ oublié des massesMontrait, tout le long de son corps,Le baiser visqueux des limaces ;
Et des insectes, étonnésDe ce tumulte avant dimanche,Parmi les vieux bouquets fanés,Se traînaient sur la nappe blanche,
Tandis qu'un frêne aux jets ardents,Crevant la muraille entr'ouverte,Pour voir ce qu'on fait là dedans,Passait, en haut, sa tête verte !…
‒ les trois femmes et le vieillard,Agenouillés au fond de l'antre,Répondaient d'un ton nazillardAu fausset enroué du chantre.
Et je songeais au siècle fortOù, loin du doute et des scandales,De ce vieux temple à demi mortUn peuple entier baisait les dalles.
III
Voilà que tout à coup, dans l'air, autour de moi,Sur mon front, sous mes pieds tout chancelants d'effroi,Un changement se fit, ‒ énorme et sans exemple :La chapelle à grand bruit s'abîma dans le temple !Et le temple lui-même, avec ses cent piliers,Ses cent lustres pendus à ses cent madriers,Sa voûte formidable où l'encens fait des ondes,Son orgue, au loin, tonnant sur les foules profondes,Dans toute sa grandeur, comme au jour qu'il est né,Parut debout, vivant, terrible, illuminé !…
À deux pas de l'autel, sous le banc des chanoines,Fume, dans l'air glacé, le troupeau gras des moinesQui tous, la corde aux reins et le capuce au front,Songent aux espaliers où les fruits mûriront,Et, les yeux demi-clos, ruminent les histoiresDes longs repas servis dans les grands réfectoires,Quand le carillon clair s'élance jusqu'au cielPour quelque épiphanie ou pour quelque noël.Seul, au plus haut du choeur, dans ses habits de fête,Sous un dais de brocart, crosse en main, mitre en tête,L'abbé, de son fauteuil dont les deux bras sont d'or,Se soulève à moitié pour le confiteor ;Et, promenant partout son regard pacifique,Dans un redoublement d'encens et de musique,Au peuple, par bonté, se laisse voir un peu,Rose comme une vierge ‒ et calme comme un dieu.
Et là-bas, tout là-bas, comme au fond d'un abîme,Laboureurs et manants sur qui pèse la dîme,Gardes-chasse étranglés dans l'étroit hoqueton,Maigres pasteurs, debout sous leurs peaux de mouton,Bons archers guerroyant pour les droits de l’église,Tous ceux qu'au même joug la misère égalise,Contemplent, éperdus ainsi que des enfants,Les beaux surplis brodés, les drapeaux triomphants,Les vitres de couleur d'où les saints vous regardent ;Si bien que le temps pèse et que les heures tardentPour s'en aller, plus haut que le séjour mortelOublier leur néant, dans la grandeur du ciel !…
Les hymnes, cependant, sous la nef emportéesS'élargissent au loin, par cent voix répétées,Et, du portail plein d'ombre au choeur étincelant,Dans l'écho des piliers remontent en roulant, ‒Choc des vents déchaînés, bond d'une mer immense,Bruit qui tantôt s'arrête et tantôt recommenceSelon le rhythme antique ‒ ou l'ordre souverainDu chantre aux grands poumons qui mugit au lutrin.
IV
Non, c'est un rêve ! C'est un rêve !Le temps ne se retourne pas !Dans sa main de glace il enlèveToutes les choses d'ici-bas.
Rentrez en foule sous ces dalles,Pour ne plus jamais revenir,Spectres de moines à sandalesDont ne veut plus notre avenir !
Croulez, nefs où sont les vertiges,Et que la splendeur du ciel bleu,Ô cierges, sur vos longues tigesFasse pâlir vos fleurs de feu !
Assez de nuit et de mensonge !Assez de peuples à genoux !Deux mille ans… c'est trop pour un songe !Réveillons-nous, réveillons-nous !
Vent des monts aux bruyantes ailes,Voisin des astres radieux,Pousse, au fond des noires chapelles,Ton air libre où meurent les dieux !
À moi glaïeuls, genêts, orties !À l'assaut, les verts escadrons !Plantez au dos des sacristiesVos échelles de liserons !
Grimpez sans peur au mur qui penche,Noirs mulots, lézards aux pieds froids ;Sifflez, pinsons ! ‒ c'est la revancheDes prés, des ondes et des bois.
Et toi, la mère universelle ;Toi, la nourrice aux larges flancs,Dont le lait pur à flots ruisselleDu haut des cieux étincelants ;
Toi, qui marches fière et sans voilesSur les cultes abandonnés,Et, par pitié, dans tes étoilesCaches les dieux découronnés ;
Toi, qui réponds aux calomniesDes aveugles niant le jour,Par des tonnerres d'harmoniesEt des cataclysmes d'amour ;
Toi, qui proposes dès l'enfance,À notre faible humanité,Pour symbole ta confiance,Pour évangile ta beauté,
Entre, ô nature, avec ta joie,Ton soleil et ton mouvement ‒Et qu'on te laisse cette proieÀ dévorer tranquillement !…
Versification
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (96 de 8, 89 de 12, 1 de 13)
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
186 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dernières chansons, Paris, M. Levy, 1872· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources