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un seul est le mot juste.

Dernières chansons, 1869

XLIX. Le navire

Louis Bouilhet· quatrains, alexandrins et octosyllabes, 69 vers

Autour du noir vaisseau‖ sous les cieux voyageant,Le vesper répand l’ombre‖ avec la rêverie ;Et, comme un laboureur,‖ la lune au soc d’argentCreuse d’un blanc sillon‖ les vagues d’étrurie.

La voile aux plis nombreux‖ tombe sur les haubans ;À peine un léger souffle‖ au loin frémit encore.Tout se mêle et s’efface,‖ et, courbés sur leurs bancs,Les rameurs, dans la nuit,‖ frappent le flot sonore.

Tout à coup par les airs‖ un doux bruit a passéComme une voix de femme,‖ harmonieuse et belle.Est-ce un cri d’alcyon‖ sur l’écueil balancé,Ou quelque écho lointain‖ des fêtes de Cybèle ?

Brûlant comme l’amour,‖ joyeux comme l’espoir,Le chant roule, emporté‖ sur les plaines humides ;Et le nocher surpris,‖ dans la brume croit voirBondir le choeur dansant‖ des blondes Néréides.

Déjà la rame échappe‖ aux mains des matelots ;On écoute, ‒ et la voix,‖ qui lentement soupire,Dans son réseau sonore‖ enchaîne le navireComme un filet subtil‖ étendu sur les flots :

« Suspends, suspends ton vol,‖ carène aux blanches ailes,Qui vas rasant les flots amers ;Tout repose, et la nuit‖ sème ses étincellesDans le voile ondoyant des mers.

« Vénus à l’horizon,‖ sur un lit de nuages,A dénoué ses tresses d’or ;Jetez l’ancre de fer‖ à nos joyeux rivages,Nautoniers, c’est ici le port !

« Entendez-vous la brise‖ enivrante et lasciveGlisser après les feux du jour ?Et la vague frémir‖ aux lèvres de la rive,Comme fait un baiser d’amour !

« Venez ! Doux sont nos chants‖ et doux sont nos visages.Les dieux marins aux cheveux verts,Quand le soir, blanches soeurs,‖ nous dansons sur les plages,Tendent vers nous leurs bras ouverts.

« Venez ! Si le destin‖ dans le fond de vos âmesRetourne l’aiguillon fatal,À vous l’amour ! à vous‖ des caresses de femmesDans une grotte de cristal !

« À vous, tous les secrets‖ que cherche en vain la foule !À vous nos récits merveilleux,Où des jours effacés‖ l’histoire se dérouleComme un tissu mélodieux.

« Ce n’est point aux palais‖ dans le cercle des villes,Que dort la molle volupté.Elle aime les forêts‖ et leurs dômes mobiles,Où soupirent les nuits d’été.

« Elle aime les grands flots‖ comme Vénus sa mère,Quand, ouvrant l’océan vermeil,Elle sortit un jour‖ de son écume amère,Nue et ruisselante au soleil.

« Ici, sous la colline,‖ au doux bruit des fontaines,Étendus sur des lits de fleurs,Vous boirez chaque jour,‖ aux coupes toujours pleines,L’oubli du temps et des douleurs.

« Oublier ! Oublier !‖ C’est la sagesse, au monde !Aimer ! C’est la loi des mortels.C’est pour l’amour joyeux‖ que sur la vague blondePendent les riants archipels.

« Où t’en vas-tu si loin,‖ carène aux blanches ailes ?L’ombre est propice sous les cieux ;Heureux qui vient dormir‖ aux bras des immortelles !Il se relève égal aux dieux ! »

Un souffle impétueux‖ entraînait le navire.Il allait, il allait‖ aux magiques îlots,Comme va la colombe‖ au serpent qui l’attire. ‒Et les mâts s’inclinaient,‖ et la rame en délireD’elle-même frappait les flots.

Versification

Forme
Quatrains
Rimes
15(abab) 1(abba) 1(abaab)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (46 de 12, 23 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
16 quatrains, 1 quintil
Mots à la rime
a voyageant / d’argent masculine, classiqueb rêverie / d’étrurie féminine, classiquea haubans / bancs masculine, classiqueb encore / sonore féminine, classiquea passé / balancé masculine, classiqueb belle / Cybèle féminine, classiquea l’espoir / voir masculine, classiqueb humides / Néréides féminine, classiquea matelots / flots masculine, classiqueb soupire / navire féminine, classiquea ailes / étincelles féminine, classiqueb amers / mers masculine, classiquea nuages / rivages féminine, classiqueb d’or / port masculine, non classiquea lascive / rive féminine, classiqueb jour / d’amour masculine, classiquea visages / plages féminine, classiqueb verts / ouverts masculine, classiquea âmes / femmes féminine, classiqueb fatal / cristal masculine, classiquea foule / déroule féminine, classiqueb merveilleux / mélodieux masculine, classiquea villes / mobiles féminine, classiqueb volupté / d’été masculine, classiquea mère / amère féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea fontaines / pleines féminine, classiqueb fleurs / douleurs masculine, classiquea monde / blonde féminine, classiqueb mortels / archipels masculine, classiquea ailes / immortelles féminine, classiqueb cieux / dieux masculine, classiquea navire / l’attire / délire féminine, classiqueb îlots / flots masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

69 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dernières chansons, Paris, M. Levy, 1872· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources