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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Melænis, 1857

Chant cinquième

Louis Bouilhet· 68 sizains, alexandrins, 408 vers

Ô frère de l’amour,‖ hyménée ! Hyménée !Dieu couronné de fleurs,‖ jeune homme aux blonds cheveux,Toi dont la main secoue‖ un flambeau résineux !Toi qui conduis l’amant‖ à la vierge étonnée,Quand aux sons du crotale‖ et de la flûte aimée,L’étoile de Vénus‖ palpite dans les cieux !

Pour toi la jeune fille,‖ en respirant à peine,Va cueillir dans les champs‖ son chapeau de verveine ;Elle tremble, elle hésite,‖ elle écoute en chemin,Les bois, les prés, les flots‖ au murmure incertain,Et regarde en rêvant,‖ la ceinture de laineQue l’époux, sur ses pieds,‖ fera tomber demain.

Elle ne viendra plus‖ dans les campagnes blondesJouer avec ses sœurs,‖ aux rayons du soleil !Car les temps sont passés‖ des courses vagabondes,Des plaisirs enfantins ;‖ demain, à son réveil,Elle sera l’épouse‖ aux angoisses profondes,Par qui vit la famille‖ et le foyer vermeil.

Elle sera mêlée‖ aux mères sérieuses,Chaste, grave, et parfois‖ guidant avec fiertéUn beau groupe d’enfants‖ qui saute à son côté,Tandis que, contemplant‖ leurs têtes gracieuses,Le père, à ses cils noirs‖ sent des larmes joyeusesGlisser, comme la pluie,‖ après un jour d’été.

Oh ! Qui dira la paix,‖ et le bonheur tranquille !Muse, qui chantera,‖ dans des vers assez doux,La maison reluisante,‖ et les baisers d’époux !Les pénates, au feu,‖ séchant leur corps d’argile !Et l’essaim des valets,‖ et le cercle immobileDes aïeux, sur le seuil,‖ rongés du temps jaloux !

Elles vivaient ainsi,‖ les mères d’Étrurie,Celles du Latium‖ et du pays sabin,Gardant comme un trésor,‖ loin du tumulte humain,Le travail, la pudeur,‖ les dieux et la patrie !Elles n’attendaient pas‖ qu’un préteur d’IllyrieVînt tenter leur vertu‖ des colliers à la main !

Laissons l’amant rôder‖ près des murs de sa belle,Et, les cheveux mouillés‖ par les pleurs de la nuit,Faire, sous le ciel noir,‖ hurler le chien fidèle,Comme un voleur furtif‖ que la crainte poursuit.J’aime mieux pour entrer,‖ la porte que l’échelle,J’aime mieux pour sortir,‖ le calme que le bruit.

L’amant, c’est le chasseur‖ qui marche par la plaine,Hâve et noir de poussière,‖ avec son lévrier ;L’époux majestueux‖ ressemble au cuisinierQui, sans battre les bois,‖ a sa marmite pleine ;Tous deux, filet en main,‖ vont cherchant leur aubaine :L’amant pêche à la mer‖ et l’époux au vivier.

Quand les temps sont partis‖ de la jeunesse folle,Quand il n’a plus de jour‖ à jeter au destin,L’homme, essoufflé, s’assoit‖ sur le bord du chemin,Entre l’avenir sombre‖ et le passé frivole,Alors l’épouse vient,‖ l’épouse qui consoleEt relève son âme‖ en lui tendant la main !…

« Des perles ! » dit Bacca,‖ courant par les cuisines,Plus ardent que Vulcain‖ au bord de ses fourneaux :« J’aime dans les pois gris‖ l’éclat des perles fines !« Arrosez la polente‖ avec le vin de Cos ;« Ces huîtres seraient mieux‖ sous des herbes marines.« Pressez le feu ; Chrysale,‖ a-t-on vu mes turbots ?…

« ‒ Non, maître ! ‒ par Bacchus !‖ C’est une raillerie !« Fiez-vous pour souper‖ au vaisseau d’un préteur !« Jamais gabarre à flot‖ n’eut pareille lenteur !« Herclé !… pas de turbots !‖… le jour qu’on se marie !… »Et le bon cuisinier‖ tordait avec furieSes cheveux grisonnants,‖ sur son front en sueur.

C’était un homme osseux‖ et maigre de figure,Bien que tout cuisinier‖ classique soit ornéD’un ventre respectable‖ et d’un chef bourgeonné ;Mais lui ne rôtissait‖ que pour la gloire pure.Tel bâtit des palais‖ qui couche sur la dure,Tel barde des faisans‖ qui n’a pas déjeuné !…

Et les broches tournaient,‖ de bécasses chargées,Et la cigogne blanche‖ aux ailes allongéesCouvait des œufs de paon,‖ dans des corbeilles d’or ;De grands poissons d’azur‖ qui semblaient vivre encorNageaient dans le safran,‖ tandis que deux rangéesD’huîtres et d’escargots‖ se pressaient sur le bord.

Une rumeur montait,‖ incessante et profonde,De valets affairés‖ que la sueur inonde,De vaisselle sonore‖ et de poêlons d’airain,Frémissant sur le feu‖ comme le flot marin :« Allons ! Criait Bacca‖ pour exciter son monde,« Vous boirez, à la noce,‖ un tonneau de bon vin !

« A-t-on vu mes turbots ?‖… ‒ pas encor, dit Chrysale.« ‒ Bombax !… » c’était le mot‖ terrible et redouté ;Les marmitons tremblaient‖ et Bacca devint pâle :« S’ils arrivent trop tard,‖ c’est une indignité !« Au Tibre !… il en est temps !‖ Courez sans intervalle !…« J’ai vécu cinquante ans‖ par mon nom respecté ;

« J’ai fait de grands repas‖ et des fêtes splendides,« Où, couronnés de fleurs‖ et la coupe à la main,« Cent convives joyeux‖ mangeaient jusqu’au matin !« De la Bretagne froide‖ aux régions torrides,« Quand nous avions soupé,‖ trois mondes étaient vides !« Et les dieux, à Bacca‖ devaient une autre fin !…

« ‒ Les turbots ! » dit Chrysale‖ en enfonçant la portePlutôt qu’il ne l’ouvrit,‖ tant sa joie était forte ;Puis, auprès du vieux maître‖ arrivant en deux bonds :« Je les ai vus moi-même !‖ Ils sont dodus et ronds !« Mais le préteur est mort‖ en voyage ! ‒ qu’importe !« Dit Bacca radieux,‖ si les turbots sont bons !… »

La villa de Tibur‖ avait un air de fête,Les murs de marbre blanc‖ semblaient frémir d’amour ;S’il n’était pas si tard‖ nous en ferions le tour ;Mais voici Marcia‖ qui passe sa toilette :Dans les miroirs d’argent,‖ sa beauté se reflète,Et l’ambre et les parfums‖ voltigent alentour !

Avez-vous vu parfois,‖ sur une coupe antique,Entre deux beaux festons‖ d’acanthe sinueux,Diane chasseresse‖ avec ses longs cheveux,Quand elle sort de l’onde,‖ et, baigneuse pudique,Livre aux nymphes des bois‖ sa gorge magnifique,Et ses pieds nus, mouillés‖ par les flots amoureux !

Telle et plus jeune encor‖ près d’une eau qui murmure,Dans un bassin de marbre‖ aux contours ciselés,Frémissante, et les yeux‖ par ses grands cils voilés,Marcia souriait ;‖ sous sa blanche parure,Une esclave, avec art‖ attachait la ceinture,L’autre, les brodequins‖ de perles étoilés.

Ses longs cheveux tombaient‖ comme ceux des vestales,Séparés par le fer‖ en six tresses égales,L’anneau serrait son doigt,‖ et du coffre odorant,Les matrones tiraient‖ le voile de safran,Avec la pièce d’or‖ des fêtes nuptiales,Et le fuseau qui dit :‖ « travaillez en aimant ! »

Ainsi qu’un arc tendu,‖ sur son œil qui pétille,Son sourcil se courbait‖ par le pinceau tracé ;Entre ses dents d’émail‖ un souffle cadencéGlissait comme la brise‖ au bord d’une coquille ;Un petit serpent vert‖ dont la tête frétilleEntourait son bras nu,‖ d’un bracelet glacé.

Des toiles de Milet,‖ des tuniques traînantes,Parmi les beaux colliers‖ sur les tables épars,Déroulaient à longs plis‖ leurs teintes chatoyantes ;Les couronnes de fleurs‖ riaient de toutes parts,C’était un bruit confus‖ d’étoffes ondoyantes,Et mille reflets d’or‖ à troubler les regards.

« Salut ! » dit le bouffon‖ en entrant dans la salle,Avec une façon‖ de tête triomphale,Et portant, comme amour,‖ la torche et le carquois :« Je me marie aussi,‖ je viens faire mon choix ;« Celle-ci me plairait,‖ mais elle est un peu pâle ;« Cette autre serait mieux‖ plus haute de deux doigts ! »

Et Coracoïdès,‖ comme un patron sans gêne,Devant chaque suivante‖ agitait son flambeau ;Puis, saisissant le bras‖ d’une esclave africaine :« Par Castor ! Cria-t-il,‖ c’est le meilleur morceau !« Je préfère aux seins blancs‖ les poitrines d’ébène,« C’est le cœur, après tout,‖ qui leur monte à la peau !

« J’aime ces yeux d’argent,‖ ce nez dont les deux ailes« S’étalent, cette bouche,‖ aux bords gonflés et ronds,« Qui semble avoir mangé‖ des mûres. Nous verrons« Des contrastes charmants‖ et des choses nouvelles ;« Ensemble, ce sera‖ superbe : nous ferons« Des enfants blancs et noirs,‖ comme les hirondelles ! »

Et vers sa sombre épouse‖ il tendait, en parlant,Une poire de coing,‖ d’après l’antique usage :« Dans neuf mois la grenade !‖… ajouta le galant,« Je tente la fortune,‖ et me voue au ménage ;« Tous les maris trompés‖ ne font pas le tapage« De Ménélas. Pour moi,‖ je suis moins pétulant !… »

La suivante, immobile,‖ écoutait cette histoire,Sans montrer au dehors‖ la moindre émotion ;La pudeur libyenne‖ est une fiction,On ne saurait rougir,‖ quand on a la peau noire« Hélas ! Dit Marcia,‖ joignant ses mains d’ivoire,« Quel malheur de quitter‖ un si gentil bouffon !

« Quand je t’aurai perdu,‖ qui donc me fera rire ?« Mon pauvre petit nain,‖ je ne te verrai plus« Imiter, en dansant,‖ le faune ou le satyre !…« Mais, pourquoi, reprit-elle,‖ abandonner Paulus ?« Viens avec nous !… » le nain‖ se tenait, sans mot dire,Et roulait au hasard,‖ des yeux irrésolus.

Enfin, la tête basse,‖ et d’une voix câline,« Bacca vient-il aussi ?‖ ‒ non, dit-elle en riant.« ‒ C’est que… fit le bouffon,‖ pâle et balbutiant,« J’aime le vieux Bacca !‖ C’est une âme divine !… »Et Coracoïdès,‖ qu’un double instinct domine,Sentait sourdre en lui-même,‖ un combat effrayant.

Le cœur et l’estomac‖ luttaient de violence :Il adorait Paulus,‖ et la bécasse au vin,Et voyait s’échapper,‖ ainsi qu’un songe vain,Les ragoûts safranés,‖ l’ivresse et la bombance !…On l’eût pris volontiers‖ pour un chien qui balanceEntre la voix du maître‖ et l’odeur du festin.

Cependant sur les monts‖ la nuit tendait ses voiles,L’astre cher aux époux‖ se levait dans les cieux ;On entendait, au loin,‖ les jeunes gens heureuxQui jetaient, tous en chœur,‖ leurs chansons aux étoiles.« Il vient !… » dit Marcia,‖ baissant les riches toilesDont le mince tissu‖ voltigeait sur ses yeux.

C’était le chant d’hymen,‖ la flûte, les cymbales,Et le pétillement‖ des torches dans la nuit ;Le cortège amoureux‖ s’avançait… et le bruitMontait, comme la mer,‖ en bruyantes rafales.Déjà sonnent les pieds‖ sur le pavé des salles ;Hyménée !… hyménée !‖… on approche… c’est lui !

C’est lui, dans son manteau‖ de pourpre tyrienne !Beau, jeune, ivre d’espoir,‖ et défiant les pleurs.Sous leur toge de fête‖ aux riantes couleurs,Ses amis, alentour,‖ effeuillaient la verveine,Et tout frottés d’onguents,‖ selon la mode ancienne,Cinq enfants secouaient‖ des flambeaux et des fleurs.

« Caia !… Thalassius !‖… hyménée !… hyménée !… »Ainsi chantaient cent voix‖ montant à l’unisson ;Des esclaves portaient‖ la quenouille ordonnée,Le coffret odorant,‖ l’eau sainte, la toison,Et la graisse de loup,‖ dont l’épouse bien néeDoit frotter, en entrant,‖ le seuil de sa maison.

Les matrones à part,‖ sous leur voile pudique,Pour le dernier conseil‖ se réservaient encor.Ce jour-là, jusqu’au bout,‖ l’édile fut très-fort,La lèvre souriante‖ et d’un air pacifique,Il tenait, pour signer,‖ le sigillum antique,Ancus avec Numa,‖ l’aqueduc et le port !

Ce fut lui qui, prenant‖ le rôle de la mère,Étreignit au départ‖ la belle sur son cœur,Et laissant échapper‖ la larme de rigueur,La retint dans ses bras‖ comme il convient de faire ;Car déjà deux enfants,‖ ceints de myrte et de lierre,Entraînaient par la main,‖ l’épouse du rhéteur.

C’est alors qu’au milieu‖ des pompes érotiquesOn entendit des cris‖ dans l’ombre du jardin,Et la voix des valets‖ courant sous les portiques :« Elle est folle !… arrêtez !‖… » mais sur ses gonds d’airainLa porte tressaillit,‖ et, cessant les cantiques,La foule, comme un flot,‖ se replia soudain…

Calme plein de terreur‖ qui couve la tempête !Melænis, en silence,‖ apparut sur le seuil ;On eût dit une morte‖ échappée au cercueil ;Entre les rangs pressés,‖ sans retourner la tête,Elle allait à pas lents‖ et tachait de son deuilL’or et la pourpre en feu‖ sur les robes de fête :

« Éteignez ces flambeaux !‖ Cessez vos chants joyeux !« Avant d’unir ici‖ l’inceste à l’adultère,« Souvenez-vous des morts,‖ et respectez les dieux ! »Sa voix sur tous les fronts‖ roulait comme un tonnerre :« Arrêtez ! » et du bras‖ les séparant tous deux :« Paulus, voici ta sœur !‖ Marcia, c’est ton frère !

« ‒ Son frère !… dit la foule,‖ étrange événement !« Qui l’eût cru ? Qui l’eût dit ?‖ Est-ce un fourbe ? Est-ce un traître ?« ‒ C’est faux ! Hurla Paulus,‖ cette danseuse ment !« J’arracherai son masque‖ et la ferai connaître !… »Melænis, de la main,‖ l’écarta gravement :« Ici, chez Marcius,‖ je n’écoute qu’un maître !

« Vois tous tes conviés,‖ ils pâlissent d’effroi !« C’est que ta mère est morte !‖ Et la vieille sibylle« N’a pas de tombe encor‖ sur son cadavre froid !…« ‒ Staphyla ! Fit Paulus.‖ ‒ ta mère ! » mais l’édile :« Ai-je bien entendu !‖ Qui parle de Staphyle ?…« ‒ Vieillard, dit Melænis‖ en s’avançant, c’est moi !

« Moi, qui seule ai reçu‖ sa parole dernière,« Moi, qui seule en mes bras‖ soutins son front glacé,« Moi, dont les yeux ont vu‖ comme au bord d’un cratère,« Les abîmes d’un cœur‖ où l’amour a passé !…« Et je m’étonne encor‖ que le fils et le père« N’aient pas frémi, dans l’âme,‖ au cri qu’elle a poussé !

« Donc, s’il te reste au cœur‖ quelque trace incertaine,« Quelque écho du passé‖ qui murmure tout bas,« Souviens-toi, Marcius,‖ de cette campanienne,« Qui partit en serrant‖ son fils entre ses bras.« ‒ Dieux ! Fit l’édile en pleurs,‖ ma jeunesse lointaine« Accourt comme un fantôme‖ au-devant de mes pas !

« Je comprends maintenant‖ ma haine et ma tendresse ;« Mon fils, embrasse-moi !‖ Cette femme a raison :« Quel que soit le transport‖ dont l’aiguillon nous presse,« Le sang ne connaît pas‖ de modération,« Et je fus, tour à tour,‖ pardonne à ma faiblesse,« Ton père par l’amour‖ et par l’aversion !… »

Les gens qui soupent bien‖ ont l’âme épanouie,Rien n’est tendre et naïf‖ comme un buveur joyeux ;Ce fut, sur ma parole,‖ un tableau curieuxDe voir le gros coupable,‖ à la face élargie,Ainsi qu’un jouvenceau‖ tomber dans l’élégieEt se meurtrir le sein‖ pour un crime amoureux.

Il riait, il pleurait,‖ et tournant par la salle,De sa fille à son fils‖ courait incessamment ;‒ Melænis avait fui‖ pendant cet intervalle, ‒Et Marcia, sans voix‖ comme sans mouvement,Égalait en pâleur‖ sa robe nuptiale :« Ô ma sœur ! Adieu donc !‖… » dit Paulus tristement.

Il avait ce visage,‖ à peindre difficile,Qu’il est fin de cacher‖ sous un pan du manteau.Marcia, Melænis,‖ la sorcière, l’édile,Tout s’agitait ensemble‖ au fond de son cerveau,Et chaque souvenir,‖ fugitif et mobile,Lui passait sur le front‖ comme une ombre sur l’eau.

Hélas ! Le vide aux mains‖ et le doute dans l’âme,Il voyait tout à coup,‖ formidable réveil,Pâlir son Eurydice‖ au seuil du jour vermeil !Devant ses longs regards,‖ sans larmes et sans flamme,La sœur se dessinait‖ gravement, et la femmeFondait, comme la neige‖ aux rayons du soleil !

Il partit, il quitta‖ la salle et les convives ;Ces fronts parés de fleurs‖ lui faisaient mal à voir ;Il voulait l’air, l’espace,‖ et, comme aux ondes vives,Tremper sa tête en feu‖ dans les brises du soir.Mais la fête obstinée,‖ en notes fugitives,Courait autour de lui ;‖ là-bas, sous le ciel noir,

Les pâtres, suspendus‖ au versant des collines,Chantaient pour son hymen‖ les strophes fescennines ;Les villages dansaient,‖ et Paulus aux abois,Sous ses pieds, en passant‖ faisait craquer les noixDont on avait semé‖ les routes tiburtines :« Ô Vénus !… cria-t-il,‖ d’une tremblante voix,

« À quoi bon dans les cieux,‖ comme une raillerie,« Sur mon front abattu‖ secouer ton fanal ?« Ne pouvais-tu du moins,‖ refusant le signal,« Cacher pour cette nuit‖ ta lumière chérie ?…« Hélas ! J’irai tout seul‖ dans ma chambre fleurie,« M’étendre, en sanglotant,‖ sur le lit nuptial !

« Les gais musiciens,‖ parmi les feux sans nombre,« Attendent le cortège‖ et les époux nouveaux.« Les flûtes se tairont‖ et la nuit sera sombre.« Marcia ! Marcia !‖ Devant les cinq flambeaux« Je ne déferai pas‖ ta ceinture !… et dans l’ombre« Je ne sentirai pas,‖ de tes cheveux si beaux,

« Rouler les flots épars !‖… mon seul bien sur la terre,« Quoi ! Mort ! évanoui !‖ Disparu sans retour !« Que faire maintenant‖ de ce cœur plein d’amour ?« De mon sang ? De ma vie ?‖ ô misère ! Misère !« Un autre sur son sein‖ l’étreindra quelque jour ;« Un autre quelque jour‖ ne sera pas son frère !…

« ‒ Paulus ! Dit une voix,‖ quelqu’un te reste encor !… »Le jeune homme effaré‖ fit un pas en arrière :« Oh ! Je le sais trop bien !‖… dit-il avec effort,« C’est mon mauvais génie‖ envoyé sur la terre !« Parle ! Que te faut-il‖ à cette heure dernière ?« Je suis tombé si bas,‖ que je me ris du sort !…

« ‒ Paulus, dit Melænis,‖ je t’aime avec démence !« Je t’aime avec fureur !‖ Ma haine et ma vengeance,« Tu n’as donc pas compris‖ que c’était de l’amour ?« Hélas ! Courbant le front‖ sous mon fardeau trop lourd,« J’ai baisé tes pieds nus,‖ et tu fus sans clémence !« J’ai frappé ta poitrine,‖ et ton cœur était sourd !…

« Tu connais maintenant‖ cette longue torture« Qui fait le jour sans joie‖ et la nuit sans sommeil ;« Tu sais le sang qui bout,‖ à la lave pareil,« La bouche qui frémit,‖ la tempe qui murmure ;« Oh ! Tu peux mesurer‖ mon mal à ta blessure,« Et dire ce qu’on souffre‖ au moment du réveil ! »

Elle avait dans la voix‖ une musique étrange ;Et Paulus l’écoutait,‖ comme les matelotsLa sirène qui chante,‖ assise au bord des flots.Depuis quelques instants,‖ dans le ciel sans mélange,Des nuages flottaient‖ ainsi que des îlots,Et parfois, un éclair‖ glissait comme une frange

À l’horizon plus noir.‖ Ce que sentait Paulus,Ce n’était pas l’amour‖ ni l’ivresse insensée,Mais l’engourdissement‖ de toute la pensée,Mais la froide sueur‖ sur ses membres perclus.Comme en un songe affreux,‖ sa poitrine oppresséeS’épuisait pour crier‖ en spasmes superflus !

Une puissance occulte‖ envahissait son âme,Des tonnerres lointains‖ roulaient au fond des cieux :« Qu’es-tu donc ? Lui dit-il‖ en ouvrant de grands yeux,« Où prends-tu cette voix‖ qui charme et cette flamme« Qui, dans tes longs regards,‖ brille comme une lame ?« Quel effrayant destin‖ nous enchaîna tous deux ?…

« ‒ Que t’importe, ô Paulus !‖ S’écria la danseuse,« Aimons-nous ! Aimons-nous !‖ Cela seul est réel !« Viens cacher nos baisers‖ dans la nuit orageuse !« Notre torche d’hymen,‖ c’est la tempête au ciel !« Nous fuirons ; nous aurons‖ quelque retraite ombreuse« Pour y faire, à nos cœurs,‖ un exil éternel !…

« Viens ! Qu’attends-tu ? Partons !‖ Pour nos désirs immenses,« Paulus, la vie est courte,‖ et le monde est étroit.« C’est un souffle fatal‖ qui me pousse vers toi.« Notre bonheur est fait‖ de pleurs et de vengeances,« Et cet amour terrible‖ aura des violences« Pleines de volupté,‖ de délire et d’effroi ! »

Sa voix tomba ; le vent‖ soulevait la poussière,La tempête grondait,‖ et je ne sais comment,Mais leurs bouches en feu‖ s’unirent lentement ;Tour à tour voilés d’ombre,‖ ou baignés de lumière,Ils se tenaient debout,‖ sous le ciel écumant,Et s’embrassaient tous deux‖ aux éclats du tonnerre !

Mais tout à coup, le bruit‖ d’un pas retentissantFrappa l’ombre, un fer nu‖ brilla près d’un visage.« À moi ! Je suis blessé !‖… » dit Paulus frémissant.Puis il tomba d’un bloc,‖ sans parler davantage,Et la danseuse vit,‖ aux lueurs de l’orage,Un soldat qui fuyait,‖ avec son glaive en sang !

Ce que fit Melænis,‖ après cette aventure,Je l’ignore ! ô lecteur !‖ Vint-elle au cabaretTrouver Pantabolus‖ et payer la blessure ?Dansa-t-on cette nuit‖ aux bouges de Suburre ?J’ai cherché vainement ;‖ l’hôtelier, fort discret,N’a pas, même à prix d’or,‖ dévoilé le secret.

Commode, l’empereur,‖ eut une fin tragique ;Trahi par ses amis,‖ malgré son nom divin,Hercule rendit l’âme,‖ étranglé dans son bain.Quant à Pantabolus,‖ il partit pour l’Afrique,Fut fait centurion,‖ tomba d’un coup de pique,Et regretta surtout‖ les filles et le vin.

Aux festins du patron,‖ s’arrondissant la panse,Stellio vécut vieux‖ et devint gras à lard.Le muletier prit femme‖ et se pendit plus tard.Le bon Polydamas,‖ le maître d’éloquence,Comme il se promenait‖ un jour sans méfiance,Mourut d’un barbarisme‖ entendu par hasard.

Bacca fut l’inventeur‖ de la sauce troyenne,Ou la poussa, du moins,‖ à sa perfection.Le bouffon se noya‖ dans la marmite pleine,Un soir qu’à la cuisine‖ il volait un bouillon.Marcia ? ‒ le bruit court‖ qu’elle se fit chrétienne.Marcius ? ‒ il creva‖ d’une indigestion !

Versification

Forme
68 sizains (sizains)
Rimes
29(abbaab) 8(aabbab) 20(ababab) 6(abbaba) 4(ababba) 1(abaabb)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
68 sizains
Mots à la rime
a Hyménée / étonnée / aimée féminine, classiqueb cheveux / résineux / cieux masculine, classiquea peine / verveine / laine féminine, classiqueb chemin / incertain / demain masculine, classiquea blondes / vagabondes / profondes féminine, classiqueb soleil / réveil / vermeil masculine, classiquea sérieuses / gracieuses / joyeuses féminine, classiqueb fierté / côté / d’été masculine, classiquea tranquille / d’argile / immobile féminine, classiqueb doux / d’époux / jaloux masculine, classiquea d’Étrurie / patrie / d’Illyrie féminine, classiqueb sabin / humain / main masculine, classiquea belle / fidèle / l’échelle féminine, classiqueb nuit / poursuit / bruit masculine, classiquea plaine / pleine / aubaine féminine, classiqueb lévrier / cuisinier / vivier masculine, classiquea folle / frivole / console féminine, classiqueb destin / chemin / main masculine, classiquea cuisines / fines / marines féminine, classiqueb fourneaux / Cos / turbots masculine, classiquea raillerie / marie / furie féminine, classiqueb préteur / lenteur / sueur masculine, classiquea figure / pure / dure féminine, classiqueb orné / bourgeonné / déjeuné masculine, classiquea chargées / allongées / rangées féminine, classiqueb d’or / encor / bord masculine, classiquea profonde / inonde / monde féminine, classiqueb d’airain / marin / vin masculine, classiquea Chrysale / pâle / intervalle féminine, classiqueb redouté / indignité / respecté masculine, classiquea splendides / torrides / vides féminine, classiqueb main / matin / fin masculine, classiquea porte / forte / qu’importe féminine, classiqueb bonds / ronds / bons masculine, classiquea fête / toilette / reflète féminine, classiqueb d’amour / tour / alentour masculine, classiquea antique / pudique / magnifique féminine, classiqueb sinueux / cheveux / amoureux masculine, classiquea murmure / parure / ceinture féminine, classiqueb ciselés / voilés / étoilés masculine, classiquea vestales / égales / nuptiales féminine, classiqueb odorant / safran / aimant masculine, classiquea pétille / coquille / frétille féminine, classiqueb tracé / cadencé / glacé masculine, classiquea traînantes / chatoyantes / ondoyantes féminine, classiqueb épars / parts / regards masculine, classiquea salle / triomphale / pâle féminine, classiqueb carquois / choix / doigts masculine, classiquea gêne / africaine / d’ébène féminine, classiqueb flambeau / morceau / peau masculine, classiquea ailes / nouvelles / hirondelles féminine, classiqueb ronds / verrons / ferons masculine, non classiquea parlant / galant / pétulant masculine, classiqueb usage / ménage / tapage féminine, classiquea histoire / noire / d’ivoire féminine, classiqueb émotion / fiction / bouffon masculine, classiquea rire / satyre / dire féminine, classiqueb plus / Paulus / irrésolus masculine, classiquea câline / divine / domine féminine, classiqueb riant / balbutiant / effrayant masculine, classiquea violence / bombance / balance féminine, classiqueb vin / vain / festin masculine, classiquea voiles / étoiles / toiles féminine, classiqueb cieux / heureux / yeux masculine, classiquea cymbales / rafales / salles féminine, classiqueb nuit / bruit / lui masculine, classiquea tyrienne / verveine / ancienne féminine, classiqueb pleurs / couleurs / fleurs masculine, classiquea hyménée / ordonnée / née féminine, classiqueb l’unisson / toison / maison masculine, classiquea pudique / pacifique / antique féminine, classiqueb encor / très-fort / port masculine, classiquea mère / faire / lierre féminine, classiqueb cœur / rigueur / rhéteur masculine, classiquea érotiques / portiques / cantiques féminine, classiqueb jardin / d’airain / soudain masculine, classiquea tempête / tête / fête féminine, classiqueb seuil / cercueil / deuil masculine, classiquea joyeux / dieux / deux masculine, classiqueb l’adultère / tonnerre / frère féminine, classiquea événement / ment / gravement masculine, classiqueb traître / connaître / maître féminine, non classiquea d’effroi / froid / moi masculine, classiqueb sibylle / l’édile / Staphyle féminine, non classiquea dernière / cratère / père féminine, classiqueb glacé / passé / poussé masculine, classiquea incertaine / campanienne / lointaine féminine, classiqueb bas / bras / pas masculine, classiquea tendresse / presse / faiblesse féminine, classiqueb raison / modération / l’aversion masculine, classiquea épanouie / élargie / l’élégie féminine, classiqueb joyeux / curieux / amoureux masculine, classiquea salle / intervalle / nuptiale féminine, classiqueb incessamment / mouvement / tristement masculine, classiquea difficile / l’édile / mobile féminine, classiqueb manteau / cerveau / l’eau masculine, classiquea l’âme / flamme / femme féminine, classiqueb réveil / vermeil / soleil masculine, classiquea convives / vives / fugitives féminine, classiqueb voir / soir / noir masculine, classiquea collines / fescennines / tiburtines féminine, classiqueb abois / noix / voix masculine, classiquea raillerie / chérie / fleurie féminine, classiqueb fanal / signal / nuptial masculine, classiquea nombre / sombre / l’ombre féminine, classiqueb nouveaux / flambeaux / beaux masculine, classiquea terre / Misère féminine, classiqueb retour / d’amour / jour masculine, classiquea frère / arrière féminine, classiquea encor / effort / sort masculine, classiqueb terre / dernière féminine, classiquea démence / vengeance / clémence féminine, classiqueb l’amour / lourd / sourd masculine, classiquea torture / murmure / blessure féminine, classiqueb sommeil / pareil / réveil masculine, classiquea étrange / mélange / frange féminine, classiqueb matelots / flots / îlots masculine, classiquea Paulus / perclus / superflus masculine, classiqueb insensée / pensée / oppressée féminine, classiquea âme / flamme / lame féminine, classiqueb cieux / yeux / deux masculine, classiquea danseuse / orageuse / ombreuse féminine, classiqueb réel / ciel / éternel masculine, classiquea immenses / vengeances / violences féminine, classiqueb étroit / toi / d’effroi masculine, classiquea poussière / lumière / tonnerre féminine, classiqueb comment / lentement masculine, classiqueb écumant / retentissant masculine, classiqueb visage / davantage / l’orage féminine, classiquea frémissant / sang masculine, classiquea aventure / blessure / Suburre féminine, classiqueb cabaret / discret / secret masculine, non classiquea tragique / l’Afrique / pique féminine, classiqueb divin / bain / vin masculine, classiquea panse / d’éloquence / méfiance féminine, classiqueb lard / tard / hasard masculine, classiquea troyenne / pleine / chrétienne féminine, classiqueb perfection / bouillon / indigestion masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

408 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Melænis : conte romains, Paris, M. Levy, 1857· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources