Poésies. festons et astragales, 1859
Le poëte aux étoiles
Comme il n’avait pas dîné,Comme les bourgeois honnêtesTout le jour avaient bernéLe faiseur de chansonnettes,
Triste et pâle, sur le soir,Prêt pour la dernière épreuve,Loin du monde, il vint s’asseoirEt chanter au bord du fleuve.
Il chanta les longs tourmentsDe l’amour et de la gloire,Et son hymne, par moments,Faisait tressaillir l’eau noire.
Soudain, par l’ordre d’un Dieu,Les étoiles attendriesS’arrêtèrent, au milieuDe leurs blanches théories…
Puis il les vit sans effortGlissant des voûtes profondes,Comme de grands sequins d’or,Trembler, dans l’eau, toutes rondes.
Il y plonge, il veut savoir…O prodige !… il en prend une,Puis deux, puis quatre… et bonsoirLes soucis de l’infortune !
Il revient tout radieuxVers les villes où nous sommes ;Avec le billon des dieuxOn peut bien solder les hommes.
Son frac noir, aujourd’hui roux,Fort peu payé, sans reproches,Semblait, à travers les trous,Porter le ciel dans ses poches.
Il va chez le boulanger :« — Prends cet astre, et sers moi vite !… »— Compagnon, va le changer, »Ma galette n’est pas cuite. »
A la taverne du coinIl fait briller sa pécune :« — Camarade, on n’ouvre pointA ceux qui portent la lune. »
Sans chemise par-dessous,Il sonne au marchand de toiles ;« — L’ami, je veux des gros sous, »Tu peux garder tes étoiles ! »
Les savants de l’InstitutPrirent de grands airs revêches ;L’un sourit, l’autre se tut :Ils ne les trouvaient pas fraîches !
Il mourut, le lendemain,Aiglon né chez les reptiles,Maigre et serrant dans sa mainSes étoiles inutiles !…
Moi, j’allais je ne sais où,J’ai croisé ce convoi sombre ;Deux amis qui l’ont cru fou..En riant suivaient son ombre.
Dors, poëte, on frappe en vainA nos tavernes immondes ;Dors, ô mendiant divinQui payais avec des mondes !
Quelque jour, les fossoyeursVerront, tombant en prière,Des soleils intérieursLuire aux fentes de ta bière,
Et, sous leur pic effaré,Brisant la planche sonore,Feront du tombeau sacréJaillir une grande aurore !
Versification
- Forme
- 17 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 17(abab)
- Mètre
- Heptasyllabes
- Strophes
- 17 quatrains
- Mots à la rime
- a dîné / berné masculine, classiqueb honnêtes / chansonnettes féminine, classiquea soir / s’asseoir masculine, classiqueb épreuve / fleuve féminine, classiquea tourments / moments masculine, classiqueb gloire / noire féminine, classiquea Dieu / milieu masculine, classiqueb attendries / théories féminine, classiquea effort / d’or masculine, non classiqueb profondes / rondes féminine, classiquea savoir / bonsoir masculine, classiqueb une / l’infortune féminine, classiquea radieux / dieux masculine, classiqueb sommes / hommes féminine, classiquea roux / trous masculine, classiqueb reproches / poches féminine, classiquea boulanger / changer masculine, classiqueb vite / cuite féminine, classiquea coin / point masculine, non classiqueb pécune / lune féminine, classiquea par-dessous / sous masculine, classiqueb toiles / étoiles féminine, classiquea l’Institut / tut masculine, classiqueb revêches / fraîches féminine, classiquea lendemain / main masculine, classiqueb reptiles / inutiles féminine, classiquea où / fou masculine, classiqueb sombre / ombre féminine, classiquea vain / divin masculine, classiqueb immondes / mondes féminine, classiquea fossoyeurs / intérieurs masculine, classiqueb prière / bière féminine, classiquea effaré / sacré masculine, classiqueb sonore / aurore féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies. festons et astragales, Paris, LIBRAIRIE NOUVELLE, 1859· numérisation gallica.bnf.fr· Sources