La fleur d’or, 1874· Livre premier En Bretagne
L’Église blanche
LÀ BAS, à mi-chemin‖ du Scorf et de l’Ellé,Sous les chênes vois-tu‖ cette chapelle blancheOù, garçon de douze ans,‖ tu chantais le dimanche,Si pur qu’on t’aurait pris‖ pour un jeune ange ailé ?Eh bien ! parcours le monde,‖ aux sages des écolesDemande le secret‖ caché dans leurs paroles ;Puis, rentré dans le bourg‖ où fleurissait ton cœur.Tu t’écriras : « Orgueil !‖ vain orgueil de connaître !« Mon Dieu, le vrai savoir,‖ je le savais peut-être,« Lorsque à douze ans‖ je chantais dans le chœur. »
Au sortir de ton presbytère,Ce jour que vers Moel-lan‖ nous cheminions tous deux.Ainsi tu gourmandais‖ mes pensers hasardeux ;Et moi, tout en marchant,‖ l’œil fixé sur la terre.Je savourais le miel‖ de ta parole austère.
Bientôt une autre voix‖ fit lever mes regards.Comme deux saints dans la légende,En discourant de Dieu‖ s’en venaient par la landeLe recteur de Moel-lan‖ et celui de Clô-harz.O troupe amie et fraternelle !Du grand nid d’Arzannô‖ tous les trois envolés,Sur trois pays voisins‖ ensemble ils sont allésS’abattre et reposer leur aile :
Si l’an jette une plainte,‖ au son de cette voixLes autres d’accourir,‖ et bientôt ils sont trois.Dans leur charité mutuelle.Heureux ces trois amis !‖ Heureux aussi le solOù, guidé par le ciel,‖ s’est arrêté leur vol !
Dans ce coin du monde celtiqueLe temps n’a point brisé‖ le joug théocratique,Pour ces fronts de croyants‖ joug facile et léger,Que tous veulent subir,‖ dont nul ne veut changer ;Comme devant Ior‖ s’inclinaient nos ancêtres,Tout Breton vit heureux‖ sous la main de ses prêtres :Il leur remet son âme,‖ eux s’en font les gardiens ;Et dans leur majesté‖ ces druides chrétiens,Maîtres, mais partageant‖ les communes angoisses,Promènent le niveau‖ de Dieu sur les paroisses.
Et cependant j’échappe‖ à vos graves conseils !Cette chaleur qui vient‖ des mystiques soleilsParfois languit au fond des âmes,Et pour se raviver‖ demande d’autres flammes.
L’idée au loin rayonne‖ et, libre, me sourit ;Dans ses détours il faut la suivre :De mon cœur j’ai fermé le livre,J’ouvre celui de mon esprit.Mais s’il reparaît dans la lande,Au voyageur lassé,‖ prêtres, tendez la main :Ouvrez-lui votre cœur,‖ que le sien s’y répande,Nul sans beaucoup d’ennuis‖ ne fait un long chemin.Et s’il veut vous chanter,‖ ô race forte et grande,Faites silence‖ autour du vieux dôl-men !
O trinité d’amis,‖ alors dans votre chaîneComme un ancien anneau‖ vous me rattacherez ;Nous irons visiter‖ notre église et son chêne.Et, courant vers la mer,‖ les deux fleuves sacrés.Quand reviendront au bourg‖ le barde et les trois prêtres,Le grand nid d’Arzannô‖ frémira, tous les hêtresAgiteront dans l’air‖ leur feuillage troublé :Quelle paroisse d’ArmoriqueEut plus digne couvée,‖ essaim plus poétique ?Chantez, fleuve du Scorf !‖ chantez, fleuve d’Ellé !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 5[abba] 10[aa] 1[abbaa] 1[abbacca] 1[ababa] 1[aabab]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (48 de 12, 12 de 8, 2 de 10)· profil 8, 6+6, 4+6
- Mots à la rime
- a l’Ellé / ailé masculine, classiqueb blanche / dimanche féminine, classiquea écoles / paroles féminine, classiquea cœur / chœur masculine, classiqueb connaître / peut-être féminine, classiquea presbytère / terre / austère féminine, classiqueb deux / hasardeux masculine, classiquea regards / Clô-harz masculine, classiqueb légende / lande féminine, classiquea fraternelle / aile / mutuelle féminine, classiqueb envolés / allés masculine, classiquec voix / trois masculine, classiquea sol / vol masculine, classiquea celtique / théocratique féminine, classiquea léger / changer masculine, classiquea ancêtres / prêtres féminine, classiquea gardiens / chrétiens masculine, classiquea angoisses / paroisses féminine, classiquea conseils / soleils masculine, classiquea âmes / flammes féminine, classiquea sourit / esprit masculine, classiqueb suivre / livre féminine, classiquea lande / répande / grande féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea dôl-men / chaîne / chêne masculine, classiqueb rattacherez / sacrés masculine, classiquea prêtres / hêtres féminine, classiquea troublé / d’Ellé masculine, mixteb d’Armorique / poétique féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.5
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
62 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de Auguste Brizeux — LA FLEUR D’OR, Paris, Alphonse Lemerre, éditeur, 1981· numérisation wikisource.org· Sources