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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Marie, 1831

Histoire d’Ivona

Auguste Brizeux· strophes variées, alexandrins et heptasyllabes, 202 vers

I Les amours

J’aime une fille jolie,Ivona, tel est son nom.Qu’en dit-on ?Déjà c’était ma folieLorsqu’elle entra, blonde enfant,Au couvent.

Non ! Dans toute la Cornouaille,De Lo’-Christ à KemperléSur l’Ellé,Il n’est œil noir qui la vaille,Cœur plus aimant que le sien,Je crois bien.

Rien qu’en voyant sa tournure,Les jeunes femmes de Scaer,Du bel air,Ont imité sa parure ;Mais sa marche et ses appas,Oh ! Non pas.

Pour écrire cent volumesTraitant de ses qualitésEt beautés,Quand j’aurais toutes les plumesDont s’habillent les oiseaux,Gais et beaux ;

Comme une immense écritoireOù ma plume irait s’emplirÀ plaisir,Quand la mer en encre noirePourrait se changer demainSous ma main ;

Bref, quand le monde lui-mêmeSerait couvert tout entierDe papier,Pour chanter celle que j’aime,Le temps manquerait toujoursÀ mes jours.

II La noce

Quand la jeune Ivona,‖ cette fille vermeille,Se maria, ce fut‖ la noce sans pareille :Des courses de chevaux,‖ des luttes, un repas,Tels que depuis un siècle‖ on n’en connaissait pas :Plus de mille invités,‖ des mendiants sans nombre :Cidre sous le hangar,‖ et cidre encore à l’ombre ;Deux cents coups de fusil‖ en passant par le bourg,Et des musiciens‖ à rendre un homme sourd.Le curé chantait fort,‖ et riait sous son livreD’entendre sur le plat‖ sonner argent et cuivre.Mais bien plus, croyez-moi,‖ que danseurs et lutteurs,La veille, on admira‖ deux habiles chanteurs,Qui, le poing sur la hanche‖ et dressant les oreilles,En l’honneur des époux‖ nous dirent des merveilles ;Ils déclamaient en vers‖ comme des bacheliers.Tous deux, suivant l’usage,‖ avaient sur leurs souliersDes lacets rouge et bleu ;‖ debout devant la porte,L’avocat du garçon‖ commença de la sorte :

Salut aux cœurs joyeux,‖ ouverts et sans façon !À vous gloire et bonheur,‖ gens de cette maison !Or, sans plus de détours,‖ amis, où donc est-elle,La perle du logis,‖ la fleur qu’on dit si belle ?Ce vase de parfums‖ qu’on me cache avec soin,Un jeune homme amoureux‖ l’a respiré de loin :Il soupire, il languit ;‖ pour sécher tant de larmesJe suis venu ; ma voix,‖ hélas ! A peu de charmes ;J’ignore les apprêts‖ d’un langage doré,Mais je suis jeune encore,‖ un jour je m’instruirai.

Votre salut nous plaît,‖ et tant de gentillesseDéjà vous a gagné‖ le cœur de la vieillesse.C’est un malheur bien grand,‖ mais l’amour de vos yeux,Celle que vous cherchez‖ ne vit plus en ces lieux ;Le vase de parfums‖ n’est plus ; nous n’avons guère,Hélas ! à vous offrir‖ que des vases de terre :Le ciel nous a ravi‖ l’ange, notre trésor.L’ange qui nous aimait,‖ que nous aimons encor,A fui cette maison ;‖ dans une solitudeIl habite avec Dieu,‖ sa grande et chère étude.Au fond d’un cloître saint‖ l’enfant a transplantéLe beau lis odorant‖ de sa virginité :Là, tous deux s’éteindront‖ sous la cendre et les larmes,Pour refleurir au ciel‖ avec de nouveaux charmes.Adieu donc, étranger,‖ adieu ! Dans notre cœurNous trouvons mille vœux,‖ tous pour votre bonheur.

Quand les chiens dépistés‖ abandonnent la voie,Maladroit le chasseur‖ s’il lâche aussi sa proie !Donc je poursuis la mienne,‖ et, tant qu’il sera jour,Je courrai mon gibier,‖ mon beau gibier d’amour.Certes, ce jeune ami‖ pour qui je bats la landeEst digne de goûter‖ à cette chair friande :Garçon raide et nerveux,‖ nul ne l’a surpasséÀ conduire un sillon,‖ à creuser un fossé ;Mieux qu’un musicien‖ il joûrait de la flûte ;C’est un cerf à la course,‖ un serpent à la lutte ;Quand sa charrette verse‖ en un mauvais chemin,Lui, pour la retenir,‖ n’a qu’à tendre la main ;Il a tué dix loups,‖ vingt blaireaux, et sa porteTémoigne à tout passant‖ de ce que je rapporte.Bref, le fléau du loup‖ l’est aussi du voleur :Lui-même il a livré‖ leur chef à son seigneur ;Et tous craignent si bien‖ son fusil et sa force,Qu’ils courent vers le bois‖ dès qu’il brûle une amorce.

Vos mérites sont grands ;‖ celle que vous cherchezA ses talents aussi,‖ précieux mais cachés.Oh ! L’habile fileuse,‖ et qu’aisément l’aiguillePasse et repasse aux doigts‖ de notre jeune fille !Quand, par un beau matin,‖ aux dames du manoirElle porte le lait‖ tiré la veille au soir,Comme ses pieds sont vifs,‖ et comme sur la routeElle court, sans verser‖ autour d’elle une goutte !Quel jeune homme amoureux,‖ quel jeune homme menteurDirait qu’il en reçut‖ un seul coup d’œil flatteur ?Et les jours de pardon,‖ la ronde commencée,Voyez-la, toute rouge‖ et la tête baissée,Entre ses jeunes sœurs‖ cacher son embarras,Danser, et les tenir‖ chacune par le bras,Et jamais un garçon‖ dont la bouche trop tendreHasarderait des mots‖ qu’il ne faut pas entendre ! —Inutiles regrets !‖ éloges superflus !Nous vantons notre vierge,‖ et nous ne l’avons plus !

Que ne m’avez-vous dit,‖ hier, à la même heure :« Ne venez pas ! Le deuil‖ est dans notre demeure. »Non, non ! Vous me trompez ;‖ l’ange, votre trésor,L’ange que nous aimons‖ chez vous habite encor.Tout le bourg eût appris‖ sa fuite ; à son passage,Chacun eût retenu‖ la vierge belle et sage.Aux cimetières noirs‖ les ifs sont destinés,Les beaux lis odorants‖ pour les jardins sont nés.Ne blessez pas ce cœur‖ plus tendre qu’une cire ;Conduisez par la main‖ celle que je désire ;Faites dresser la table ;‖ et que les fiancésPrès de leurs vieux parents‖ par nous deux soient placés.

Il faut vous obéir,‖ ami ; votre prière,Vos plaintes ont forcé‖ le seuil de ma chaumière.Je vais vous présenter‖ celles qui sont ici.Un moment sous cet arbre‖ attendez. — me voici.Ouvrez, ouvrez les yeux !‖ Est-ce là votre rose ?

À l’air grave et serein‖ qui sur ce front repose,À sa douce gaîté,‖ je gage que toujoursCette femme a rempli‖ la tâche de ses jours ;Que ses fils, son mari,‖ sa famille nombreuse,L’aimaient ; que sous ses lois‖ sa maison fut heureuse.Mais l’heure du repos‖ a pour elle sonné ;Ce qu’une autre commence,‖ elle l’a terminé.Cherchez encore, ami,‖ cherchez ! Ce n’est pas elle.

Étranger difficile,‖ est-ce là votre belle ?

Les anges sont moins frais.‖ Cette fleur de santéEst d’une vierge, encor‖ bien loin de son été,Et d’une vierge aussi‖ sa taille droite et fine ;Mais l’ongle de ce doigt,‖ que de près j’examine,Me dit que bien souvent‖ pour un fils au berceauTout autour du bassin‖ il chercha le gruau.Donc, l’ami, retournez.‖ Vous en cachez une autre.

Et ce petit bijou,‖ serait-ce point le vôtre ?

Telle était à dix ans‖ celle qu’on veut de vous.Cette enfant quelque jour‖ charmera son époux ;Mais il faut que ce fruit,‖ âpre et trop vert encore,Longtemps sur l’espalier‖ mûrisse et se colore ;L’autre, grappe dorée‖ aux rayons du matin,Attend le vendangeur‖ pour paraître au festin.

Vraiment vous l’emportez !‖ Votre finesse est grande,Chanteur ! Sous cet habit‖ de toile de Hollande,Voici venir enfin‖ ce que vous désirez :De trois rangs de velours‖ ses bras sont entourés,Et sur son béguin blanc‖ tout brodé d’écarlate,Comme au front d’une sainte,‖ un ruban d’or éclate.Vienne aussi l’amoureux,‖ et que ces fiancésÀ table, au bout du banc,‖ par nous deux soient placés,Près de leur vieux grand-père‖ et de ce digne prêtreQui va prier pour eux‖ saint Alan, notre maître.Allez quérir l’époux,‖ allez ! Un prompt retourMieux que tous vos serments‖ prouvera son amour.

Vous, barde, mon ami,‖ touchez-là ! Face à faceAu fumet des ragoûts,‖ ce soir, nous prendrons place ;Et le cidre, le vin,‖ le lard, les venaisonsNous feront souvenir‖ des anciennes chansons.

III La chaumière

As-tu vu notre baronne ?L’or qui couvrait sa couronne ?L’or qui couvrait ses appas ?Les messieurs dans la chapelleMurmuraient tous : « qu’elle est belle ! »

Oui, mais ils ne priaient pas.

Et le soir, à la lumière,As-tu vu, pauvre fermière,Quel riche et royal repas ?Vins de France, vins d’Espagne,C’était pays de Cocagne !

Oui, mais ils ne buvaient pas.

Et la scène où maître GillesA fait force tours agilesSur son chef et sur ses bras ?As-tu vu comme le drôleLeur a défilé son rôle ?

Oui, mais ils ne riaient pas.

Et ce bal où cent bougies,Autant de lampes rougiesBrillaient d’en haut jusqu’en bas ?As-tu vu quelles dorures ?Et ces bijoux, ces parures ?

Oui, mais ils ne dansaient pas.

Et ce lit garni de franges ?Le ciel que portaient quatre anges ?Ce couvre-pied de damas ?

J’ai tout vu ; mais crois-moi, Pierre,Comme nous dans ta chaumièrePeut-être ils ne s’aiment pas.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
11[abba] 79[aa]
Mètre
Alexandrins et heptasyllabes (136 de 12, 54 de 7, 12 de 3)· profil 7, 3, 6+6
Mots à la rime
a jolie / folie féminine, classiqueb nom / dit-on masculine, classiquea enfant / couvent masculine, classiquea Cornouaille / vaille féminine, classiqueb Kemperlé / l’Ellé masculine, classiquea sien / bien masculine, classiquea tournure / parure féminine, classiqueb Scaer / air masculine, classiquea appas / pas masculine, équivalentea volumes / plumes féminine, classiqueb qualités / beautés masculine, classiquea oiseaux / beaux masculine, classiquea écritoire / noire féminine, classiqueb s’emplir / plaisir masculine, classiquea demain / main masculine, classiquea lui-même / j’aime féminine, classiqueb entier / papier masculine, classiquea toujours / jours masculine, classiquea vermeille / pareille féminine, classiquea repas / pas masculine, classiquea nombre / l’ombre féminine, classiquea bourg / sourd masculine, classiquea livre / cuivre féminine, non classiquea lutteurs / chanteurs masculine, classiquea oreilles / merveilles féminine, classiquea bacheliers / souliers masculine, classiquea porte / sorte féminine, classiquea façon / maison masculine, classiquea est-elle / belle féminine, classiquea soin / loin masculine, classiquea larmes / charmes féminine, classiquea doré / m’instruirai masculine, classiquea gentillesse / vieillesse féminine, classiquea yeux / lieux masculine, équivalentea guère / terre féminine, classiquea trésor / encor masculine, classiquea solitude / étude féminine, classiquea transplanté / virginité masculine, classiquea cœur / bonheur masculine, classiquea voie / proie féminine, classiquea jour / d’amour masculine, classiquea lande / friande féminine, classiquea surpassé / fossé masculine, classiquea flûte / lutte féminine, classiquea chemin / main masculine, classiquea porte / rapporte féminine, classiquea voleur / seigneur masculine, classiquea force / amorce féminine, classiquea cherchez / cachés masculine, classiquea l’aiguille / fille féminine, classiquea manoir / soir masculine, classiquea route / goutte féminine, classiquea menteur / flatteur masculine, classiquea commencée / baissée féminine, classiquea embarras / bras masculine, classiquea tendre / entendre féminine, classiquea superflus / plus masculine, classiquea heure / demeure féminine, classiquea passage / sage féminine, classiquea destinés / nés masculine, classiquea cire / désire féminine, classiquea fiancés / placés masculine, classiquea prière / chaumière féminine, classiquea ici / voici masculine, classiquea rose / repose féminine, classiquea nombreuse / heureuse féminine, classiquea sonné / terminé masculine, classiquea elle / belle féminine, classiquea santé / été masculine, classiquea fine / j’examine féminine, classiquea berceau / gruau masculine, classiquea autre / vôtre féminine, classiquea vous / époux masculine, classiquea encore / colore féminine, classiquea matin / festin masculine, classiquea grande / Hollande féminine, classiquea désirez / entourés masculine, classiquea d’écarlate / éclate féminine, classiquea prêtre / maître féminine, classiquea retour / amour masculine, classiquea face / place féminine, classiquea venaisons / chansons masculine, classiquea baronne / couronne féminine, classiqueb chapelle / belle féminine, classiquea lumière / fermière féminine, classiqueb d’Espagne / Cocagne féminine, classiquea Gilles / agiles féminine, classiquea bras / pas masculine, classiqueb drôle / rôle féminine, classiquea bougies / rougies féminine, classiquea bas / pas masculine, classiqueb dorures / parures féminine, classiquea franges / anges féminine, classiquea damas / pas masculine, classiqueb Pierre / chaumière féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

202 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Marie, Garnier,Paris, 1910· numérisation FRANTEXT· Sources