Marie, 1831
La chaîne d’or
C’est un usage encor‖ dans nos pieux rochers :Aux approches du soir,‖ quand les jeunes vachersRamènent en sifflant‖ leurs troupeaux à l’étable,Ces enfants croiraient faire‖ une action coupableS’ils éteignaient alors‖ la braise du tisonQui fuma tout le jour‖ dans le creux d’un buisson.Durant la nuit, qui sait‖ si l’âme d’un vieux pâtreNe viendra point s’asseoir‖ sur la pierre de l’âtre,Et, frileuse, y souffler,‖ de même qu’autrefoisCe vieux pâtre en gardant‖ ses vaches dans les bois ?Si le chef d’une ferme,‖ ou la mère, ou la fille,Si quelque membre enfin‖ décède en la famille,Les ruches qui chantaient‖ aux deux côtés du seuilSont couvertes de noir,‖ en signe d’un grand deuil :Aux pleurs de la maison,‖ à toutes ses prièresOn veut associer‖ ce peuple d’ouvrières.Au contraire, à la ferme,‖ un matin fortuné,Qu’après neuf mois d’attente‖ arrive un nouveau-né,Qu’un bonheur imprévu‖ dans la famille éclate,Chaque ruche reçoit‖ un voile d’écarlate ;Tous ont l’habit de fête,‖ et dans les deux maisonsOn entend résonner‖ la joie et les chansons.Non, non, la poésie,‖ amour d’une âme forte,L’antique poésie‖ au monde n’est pas morte ;Mais cette chaîne d’or,‖ ce fil mystérieuxQui liait autrefois‖ la terre avec les cieux,Notre orgueil l’a rompu ;‖ devant tant de merveillesNous sommes aujourd’hui‖ sans yeux et sans oreilles.Quelques pâtres grossiers,‖ des poètes enfants,Plus forts que la science‖ et ses bras étouffants,Doux et simples d’esprit,‖ seuls devinent encoreL’ensemble harmonieux‖ du monde qui s’ignore,De la terre et du ciel‖ la secrète union,Et les liens cachés‖ de la création.Le monde est une chaîne‖ électrique, mouvante :Dieu tient par l’un des bouts‖ cette chaîne vivante ;Dans chaque anneau descend‖ un invisible feu,Qui, les parcourant tous,‖ remonte jusqu’à Dieu.Gloire, dans leurs hameaux,‖ quand la nature entièreN’est plus pour le savant‖ qu’une aride matière,Un sujet de calculs‖ orgueilleux et menteurs,Gloire dans leurs hameaux,‖ à ces humbles pasteurs !Le monde est pour eux seuls‖ une douce harmonie,Et leur âme innocente‖ à la sienne est unie.Tout s’enchaîne à leurs yeux ;‖ et le bruit de la mer,La voix des animaux,‖ les sifflements de l’air,Tout leur parle et leur dit‖ la vie universelle ;Elle respire en eux,‖ ils respirent en elle ;L’abeille rit et chante‖ autour de leur berceau,Et l’humide matin‖ pleure sur leur tombeau.
Quand Louise mourut‖ à sa quinzième année,Fleur des bois par la pluie‖ et le vent moissonnée,Un cortège nombreux‖ ne suivit pas son deuil ;Un seul prêtre, en priant,‖ conduisait le cercueil ;Puis venait un enfant‖ qui, d’espace en espace,Aux saintes oraisons‖ répondait à voix basse ;Car Louise était pauvre‖ et jusqu’en son trépasLe riche a des honneurs‖ que le pauvre n’a pas :La simple croix de buis,‖ un vieux drap mortuaire,Furent les seuls apprêts‖ de son lit funéraire ;Et quand le fossoyeur,‖ soulevant son beau corps,Du village natal‖ l’emporta chez les morts,À peine si la cloche‖ avertit la contréeQue sa plus douce vierge‖ en était retirée.Elle mourut ainsi.‖ — par les taillis couverts,Les vallons embaumés,‖ les genêts, les blés verts,Le convoi descendit‖ au lever de l’aurore ;Avec toute sa pompe‖ avril venait d’éclore,Et couvrait en passant‖ d’une neige de fleursCe cercueil virginal,‖ et le baignait de pleurs ;L’aubépine avait pris‖ sa robe rose et blanche,Un bourgeon étoilé‖ tremblait à chaque branche ;Ce n’étaient que parfums‖ et concerts infinis :Tous les oiseaux chantaient‖ sur le bord de leurs nids.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 37((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 2 distiques
- Mots à la rime
- a rochers / vachers masculine, classiqueb l’étable / coupable féminine, classiquea tison / buisson masculine, classiqueb pâtre / l’âtre féminine, classiquea qu’autrefois / bois masculine, classiqueb fille / famille féminine, classiquea seuil / deuil masculine, classiqueb prières / d’ouvrières féminine, classiquea fortuné / nouveau-né masculine, classiqueb éclate / d’écarlate féminine, classiquea maisons / chansons masculine, classiqueb forte / morte féminine, classiquea mystérieux / cieux masculine, classiqueb merveilles / oreilles féminine, classiquea enfants / étouffants masculine, classiqueb encore / s’ignore féminine, classiquea union / création masculine, classiqueb mouvante / vivante féminine, classiquea feu / Dieu masculine, classiqueb entière / matière féminine, classiquea menteurs / pasteurs masculine, classiqueb harmonie / unie féminine, classiquea mer / l’air masculine, classiqueb universelle / elle féminine, classiquea berceau / tombeau masculine, classiqueb année / moissonnée féminine, classiquea deuil / cercueil masculine, classiqueb espace / basse féminine, classiquea trépas / pas masculine, classiqueb mortuaire / funéraire féminine, classiquea corps / morts masculine, classiqueb contrée / retirée féminine, classiquea couverts / verts masculine, classiqueb l’aurore / d’éclore féminine, classiquea fleurs / pleurs masculine, classiqueb blanche / branche féminine, classiquea infinis / nids masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
74 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Marie, Garnier,Paris, 1910· numérisation FRANTEXT· Sources