Marie, 1831
Le retour
Souvenirs du pays,‖ avec quelle douceur,Hélas ! Vous murmurez‖ dans le fond de mon cœur !Couché dans les genêts,‖ comme une jeune abeilleVous bourdonne en passant‖ ses plaintes à l’oreille,Ou comme un grand nuage‖ en traversant les cieuxDe fantômes sans nombre‖ égaye au loin vos yeux,Souvenirs du pays,‖ au-dedans de moi-mêmeAinsi vous murmurez ;‖ et les landes que j’aime,Mes îles, mes vallons,‖ mes étangs et mes bois,S’éveillent, et toujours‖ et partout je les vois !
Bourgs d’Ellé, je reviens !‖ Accueillez votre bardeVieux Matelinn, l’aveugle,‖ allons, prends ta bombarde !Place-toi sur ta porte,‖ et pour moi joue un airQuand je traverserai‖ le pont du Gorré-Ker !
L’art est trop orgueilleux‖ de ses beautés apprises,Dont le cœur est lassé‖ dès qu’il les a comprises.L’art se pare et s’admire,‖ et marche avec fierté ;Des pans de sa tunique‖ il couvre la cité ;Son front est parfumé,‖ son port plein de noblesse ;Mais il n’a point reçu‖ la vie et la souplesse,Les vents n’ont point bruni‖ ses tempes, ni les mersReflété dans ses yeux‖ leurs flots sombres et verts.Marie ! ô brune enfant‖ dont je suivais la trace,Quand vers l’étang du Rorh‖ tu courais avec grâce,Tout en faisant les blés,‖ toi qu’au temps des moissonsLes jeunes laboureurs‖ nommaient dans leurs chansons,Entends aussi ma voix‖ qui te chante, ô Marie !Ô tendre fleur cachée‖ au fond de ma patrie,Montre-toi belle et simple,‖ et douce avec gaîté,Pareille au souvenir‖ qui de toi m’est resté,Quand ta voix se mêlait,‖ retentissante et claire,Au bruit des lourds fléaux‖ qui bondissaient dans l’aire,Ou lorsque sur la meule,‖ au milieu des épis,Tu venais éveiller‖ les batteurs assoupis.Ne crains pas si tu n’as‖ ni parure ni voile !Viens sous ta coiffe blanche‖ et ta robe de toile,Jeune fille du Scorf !‖ Même dans nos cantons,Les yeux n’en verront pas‖ de plus belle aux pardons.Mais de ces souvenirs‖ dont l’ombre m’environneC’est assez, feuille à feuille,‖ éclaircir la couronne ;Les fruits de mes amours‖ qu’il me reste à cueillir,Dans mon cœur, pour moi seul,‖ je les laisse vieillir.
Bourgs d’Ellé, je reviens !‖ Accueillez votre barde !Vieux Matelinn, l’aveugle,‖ allons, prends ta bombarde !Place-toi sur ta porte,‖ et pour moi joue un airQuand je traverserai‖ le pont du Gorré-Ker !
Ô puissante nature !‖ En tous lieux, sur ta route,Tu répands la beauté‖ qui charme et qu’on écoute ;De l’homme heureux et fort‖ tu distrais les regards ;Et, quand notre destin‖ gronde de toutes parts,En ces jours de discorde‖ et de haine jalouse,Comme on baise en pleurant‖ les lèvres d’une épouse,À ton souffle amoureux‖ on vient se ranimer,Et dans ton sein fécond‖ pleurer et s’enfermer !Ah ! Quel père, aujourd’hui,‖ la joie au fond de l’âme,En prenant son enfant‖ des genoux de sa femmeEt sous sa large main‖ tenant ce jeune front,Heureux de s’y revoir,‖ frais, souriant et blond,À ces rares instants‖ où la vie est complète,Où l’âme se nourrit‖ d’une douceur muette,Quel père tout à coup‖ n’a frémi malgré lui,Songeant dans quel chaos‖ le monde erre aujourd’hui,Et quel nuage épais,‖ quelle sombre tempête,Semblent s’amonceler‖ au loin sur chaque tête ?Bienheureux mon pays,‖ pauvre et content de peu,S’il reste d’un pied sûr‖ dans le sentier de Dieu,Fidèle au souvenir‖ de ses nobles coutumes,Fier de son vieux langage‖ et fier de ses costumes,Ensemble harmonieux‖ de force et de beauté,Et qu’avec tant d’amour‖ le premier j’ai chanté !
Bourgs d’Ellé, je reviens !‖ Accueillez votre barde !Vieux Matelinn, l’aveugle,‖ allons, prends ta bombardePlace-toi sur ta porte,‖ et pour moi joue un airQuand je traverserai‖ le pont du Gorré-Ker !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 37((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 6 distiques
- Mots à la rime
- a douceur / cœur masculine, classiqueb abeille / l’oreille féminine, classiquea cieux / yeux masculine, classiqueb moi-même / j’aime féminine, classiquea bois / vois masculine, classiqueb barde / bombarde féminine, classiquea air / Gorré-Ker masculine, classiqueb apprises / comprises féminine, classiquea fierté / cité masculine, classiqueb noblesse / souplesse féminine, classiquea mers / verts masculine, classiqueb trace / grâce féminine, classiquea moissons / chansons masculine, classiqueb Marie / patrie féminine, classiquea gaîté / resté masculine, classiqueb claire / l’aire féminine, classiquea épis / assoupis masculine, classiqueb voile / toile féminine, classiquea cantons / pardons masculine, classiqueb m’environne / couronne féminine, classiquea cueillir / vieillir masculine, classiqueb route / écoute féminine, classiquea regards / parts masculine, classiqueb jalouse / épouse féminine, classiquea ranimer / s’enfermer masculine, classiqueb l’âme / femme féminine, classiquea front / blond masculine, classiqueb complète / muette féminine, classiquea lui / aujourd’hui masculine, classiqueb tempête / tête féminine, classiquea peu / Dieu masculine, classiqueb coutumes / costumes féminine, classiquea beauté / chanté masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
74 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Marie, Garnier,Paris, 1910· numérisation FRANTEXT· Sources