Marie, 1831
Le barde
Morne et seul, je passais‖ mes jours à m’attrister,Mais l’esprit du pays‖ m’est venu visiter,Et le son de sa voix‖ semblait le chant des brisesQui sifflent dans la lande‖ aux bords des pierres grises.
Il dit : « je fus un barde,‖ et l’on me chante encor.Cette colline verte‖ au-dessous de Ker-RorhEst ma tombe. À ses pieds‖ le torrent se déchaîne.Là, durant les chaleurs,‖ sous les branches d’un chêne,Un vieux prêtre chrétien‖ souvent venait s’asseoir ;Et toi, qui par la main‖ guidais cet homme noir,Enfant, tu t’asseyais‖ près de lui sur la mousse,Et tu lisais alors‖ d’une voix calme et douce.D’un sage et vieux druide,‖ ainsi, dans la forêt,Disciple, je suivis‖ l’enseignement secret.J’ai redit vos discours‖ aux esprits des bruyères ;Et ceux des bois taillis,‖ des étangs, des rivières,Quand ton livre s’ouvrait,‖ volaient en tourbillons :On eût dit sous le chêne‖ un essaim de frelons,Tant arrivaient d’esprits,‖ d’ombres et d’âmes follesPour recueillir le miel‖ des savantes paroles.On t’aimait. À la nuit,‖ quand par le bois d’élôTu revenais au bourg,‖ des touffes de bouleauEntendais-tu sortir‖ des plaintes étouffées ?Ces plaintes, cher enfant,‖ étaient celles des fées :C’étaient leurs cris d’amour,‖ leurs chants grêles, leurs vœuxCar plusieurs te suivaient‖ en baisant tes cheveux,Et quand l’une dans l’air‖ déployait son écharpeTous les bardes chantaient‖ inclinés sur la harpe.
« Cette nuit, le jeune homme‖ est triste ; la citéLe retient dans ses murs‖ comme en captivité ;Seul près de son foyer,‖ voyant le bois qui fume,Il pense au sombre Arvor‖ tout entouré de brume,Il entend la mer battre‖ au pied de Log-Onâ,Et la nue en pleurant‖ passer sur Comanâ.Jeune homme, dans ton cœur‖ ainsi tu te désoles ;Mais Paris, c’est le lieu‖ des arts et des écoles,Ici toute science‖ a ses temples ouverts ;Et l’Armorique, hélas !‖ N’a plus que ses bois verts.Rejeton du passé,‖ barde, notre espérance,Reste encore et grandis‖ dans ces villes de France !L’esprit de ton pays‖ viendra te visiter.Quand ton cœur est trop plein,‖ laisse ton cœur chanter.
« Adieu ! L’ombre pâlit.‖ Sur tes vitres mouilléesComme le vent se plaint !‖ Bruyantes et gonflées,Les sources vers la mer‖ vont dégorger leurs eaux,Et les rocs de Penn-Marcʼh‖ déchirent les vaisseaux :Par tes vers, ô chrétien !‖ Calme donc ces flots sombres,Car le Christ a ravi‖ leur force aux anciens nombres. »
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 24((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 4 distiques
- Mots à la rime
- a m’attrister / visiter masculine, classiqueb brises / grises féminine, classiquea encor / Ker-Rorh masculine, non classiqueb déchaîne / chêne féminine, classiquea s’asseoir / noir masculine, classiqueb mousse / douce féminine, classiquea forêt / secret masculine, classiqueb bruyères / rivières féminine, classiquea tourbillons / frelons masculine, classiqueb folles / paroles féminine, classiquea d’élô / bouleau masculine, classiqueb étouffées / fées féminine, classiquea vœux / cheveux masculine, classiqueb écharpe / harpe féminine, classiquea cité / captivité masculine, classiqueb fume / brume féminine, classiquea Log-Onâ / Comanâ masculine, classiqueb désoles / écoles féminine, classiquea ouverts / verts masculine, classiqueb espérance / France féminine, classiquea visiter / chanter masculine, classiqueb mouillées / gonflées féminine, classiquea eaux / vaisseaux masculine, classiqueb sombres / nombres féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.2
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48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Marie, Garnier,Paris, 1910· numérisation FRANTEXT· Sources