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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Marie, 1831

Marie (1)

Auguste Brizeux· distiques, alexandrins, 66 vers

Rien ne trouble ta paix,‖ ô doux Léta ! Le mondeEn vain s’agite et pousse‖ une plainte profonde,Tu n’as pas entendu‖ ce long gémissement,Et ton eau vers la mer‖ coule aussi mollement ;Sur l’herbe de tes prés‖ les joyeuses cavalesLuttent chaque matin,‖ et ces belles rivalesToujours d’un bord à l’autre‖ appellent leurs époux,Qui plongent dans tes flots,‖ hennissants et jaloux :Il m’en souvient ici,‖ comme en cette soiréeOù de bœufs, de chevaux‖ notre barque entouréeSous leurs pieds s’abîmait,‖ quand nous, hardis marins,Nous gagnâmes le bord,‖ suspendus à leurs crins,Excitant par nos voix‖ et suivant à la nageCe troupeau qui montait‖ pêle-mêle au rivage.J’irai, j’irai revoir‖ les saules du Létâ,Et toi qu’en ses beaux jours‖ mon enfance habita,Paroisse bien-aimée,‖ humble coin de la terreOù l’on peut vivre encore‖ et mourir solitaire !Aujourd’hui que tout cœur‖ est triste et que chacunDoit gémir sur lui-même‖ et sur le mal commun ;Que le monde, épuisé‖ par une ardente fièvre,N’a plus un souffle pur‖ pour rafraîchir sa lèvre ;Qu’après un si long temps‖ de périls et d’efforts,Dans l’ardeur du combat‖ succombent les plus forts ;Que d’autres, haletants,‖ rendus de lassitude,Sont près de défaillir,‖ alors la solitudeVers son riant lointain‖ nous attire, et nos voixSe prennent à chanter‖ l’eau, les fleurs et les bois ;Alors c’est un bonheur,‖ quand tout meurt ou chancelle,De se mêler à l’âme‖ immense, universelle,D’oublier ce qui fuit,‖ les peuples et les jours,Pour vivre avec Dieu seul,‖ et partout et toujours.Ainsi, lorsque la flamme‖ au milieu d’une villeÉclate, et qu’il n’est plus‖ contre elle un sûr asile,Hommes, femmes, chargés‖ de leurs petits enfants,Se sauvent demi-nus,‖ et, couchés dans les champs,Ils regardent de loin,‖ dans un morne silence,L’incendie en fureur‖ qui mugit et s’élance ;Cependant la nature‖ est calme, dans les cieuxChaque étoile poursuit‖ son cours mystérieux,Nul anneau n’est brisé‖ dans la chaîne infinie,Et l’univers entier‖ roule avec harmonie.Immuable nature,‖ apparais aujourd’hui !Que chacun dans ton sein‖ dépose son ennui !Tâche de nous séduire‖ à tes beautés suprêmes,Car nous sommes bien las‖ du monde et de nous-mêmes :Si tu veux dévoiler‖ ton front jeune et divin,Peut-être, heureux vieillards,‖ nous sourirons enfin !Celle pour qui j’écris‖ avec amour ce livreNe le lira jamais ;‖ quand le soir la délivreDes longs travaux du jour,‖ des soins de la maison,C’est assez à son fils‖ de dire une chanson ;D’ailleurs, en parcourant‖ chaque feuille légère,Ses yeux n’y trouveraient‖ qu’une langue étrangère,Elle qui n’a rien vu‖ que ses champs, ses taillis,Et parle seulement‖ la langue du pays.Pourtant je veux poursuivre ;‖ et quelque ami peut-être,Resté dans nos forêts‖ et venant à connaîtreCe livre où son beau temps‖ tout joyeux renaîtra,Dans une fête, un jour,‖ en dansant lui diraCette histoire qu’ici‖ j’ai commencé d’écrire,Et qu’en son ignorance‖ elle ne doit pas lire ;Un sourire incrédule,‖ un regard curieux,À ce récit naïf,‖ passeront dans ses yeux ;Puis, de nouveau mêlée‖ à la foule qui gronde,Tout entière au plaisir‖ elle suivra la ronde.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
33((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a monde / profonde féminine, classiqueb gémissement / mollement masculine, classiquea cavales / rivales féminine, classiqueb époux / jaloux masculine, classiquea soirée / entourée féminine, classiqueb marins / crins masculine, classiquea nage / rivage féminine, classiqueb Létâ / habita masculine, classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb chacun / commun masculine, classiquea fièvre / lèvre féminine, classiqueb d’efforts / forts masculine, classiquea lassitude / solitude féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquea chancelle / universelle féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquea ville / asile féminine, classiqueb enfants / champs masculine, classiquea silence / s’élance féminine, classiqueb cieux / mystérieux masculine, classiquea infinie / harmonie féminine, classiqueb aujourd’hui / ennui masculine, classiquea suprêmes / nous-mêmes féminine, classiqueb divin / enfin masculine, classiquea livre / délivre féminine, classiqueb maison / chanson masculine, classiquea légère / étrangère féminine, classiqueb taillis / pays masculine, classiquea peut-être / connaître féminine, classiqueb renaîtra / dira masculine, classiquea d’écrire / lire féminine, classiqueb curieux / yeux masculine, classiquea gronde / ronde féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

66 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Marie, Garnier,Paris, 1910· numérisation FRANTEXT· Sources