Marie, 1831
Marie (12)
« Ouvre ! C’est moi, Joseph !‖ — quoi ! Si tard en voyageN’as-tu pas rencontré‖ les chiens près du village ?Bon dieu ! Seul et si tard‖ dans le creux des chemins !À ce feu de noël‖ viens réchauffer tes mains.Noël ! T’en souvient-il ;‖ quand, pour bâtir la crèche,Les prêtres nous menaient‖ cueillir la mousse fraîche ?— Ne ris pas ! C’est noël‖ qui chez toi me conduit :Je viens entendre encor‖ la messe de minuit.— Nous irons avec toi‖ toute la maisonnée.Ma jeune femme aussi.‖ Car, depuis une année,J’ai pris femme, au moment‖ d’être soldat du roi.À ton tour, mon ami,‖ près du feu conte-moiLes pays d’où tu viens…‖ c’est du vieux cidre ! Approche !Mélèn, appelez-nous‖ au premier son de cloche. »
Soyez béni, mon dieu !‖ Dans les biens d’ici-bas,Ceux qu’on poursuit le plus,‖ je ne les aurai pas.Il en est quelques-uns,‖ hélas ! Que je regrette ;Mais il en est aussi‖ que la foule rejette,Et votre juste main‖ me les donna, mon dieu !Des biens que je n’ai pas‖ ceux-ci me tiennent lieu.Dans cette humble maison,‖ près de ce chêne en flamme,Ce soir, je vous bénis,‖ et du fond de mon âme !Par un gai carillon‖ enfin fut annoncéL’office de minuit.‖ « le chemin est glacé »,Disait Joseph Daniel‖ en traversant la lande.Chaque pas retentit.‖ Comme la lune est grande !Entends-tu, dans le pré,‖ des voix derrière nous ?— Oui, j’entends des chrétiens,‖ des pasteurs comme vous.Ils ont vu cette nuit‖ la légion des angesPasser et du très-haut‖ entonner les louanges :Gloire à Dieu ! Gloire à Dieu‖ dans son immensité !Paix sur la terre aux cœurs‖ de bonne volonté !Et tous vont adorer‖ Jésus, l’enfant aimable,Le roi des pauvres gens,‖ le dieu né dans l’étable. »
Ô vivants souvenirs !‖ La nuit, par ce beau ciel,Tandis que nous marchions‖ en célébrant noël,Les arbres, les buissons,‖ les murs du presbytère,Dans la brune vapeur‖ passaient avec mystère.
Toute l’église est pleine ;‖ et courbant leurs fronts nus,Les pieux assistants‖ chantent l’enfant Jésus ;Chaque femme en sa main‖ porte un morceau de cierge ;On a placé la crèche‖ à l’autel de la vierge ;Je reconnais les saints,‖ la lampe, les deux croix ;Enfin tout dans l’église‖ était comme autrefois.Moi seul je n’étais plus‖ debout près du pupitre,Chantant à l’évangile‖ et chantant à l’épître ;Mais, oublié des gens‖ qui m’avaient bien connuEt s’informaient entre eux‖ de ce nouveau venu,Je restais, comme une ombre,‖ immobile à ma place,Muet, ou pour pleurer‖ les deux mains sur ma face.
À la communion,‖ quand le prêtre arrivaOffrant le corps du Christ,‖ mon front se releva.Les hommes, les enfants‖ et les femmes ensuiteMarchèrent lentement‖ vers la table bénite ;Et, comme en un festin‖ où beaucoup sont priésLes mets sont tour à tour‖ servis aux conviés,Dès qu’un communiant‖ avait reçu l’hostie,Du ciboire sortait‖ la blanche eucharistie.Seul encor je n’eus point‖ ma part de ce repas.Mais quand, les yeux baissés,‖ et murmurant tout bas,Les femmes s’avançaient‖ vers la douce victime,J’essayai de revoir‖ (seigneur, était-ce un crime ? )Celle qui, près de moi,‖ dans notre âge innocent,À votre saint banquet‖ s’assit en rougissant.Je ne la nomme plus !‖ Mes yeux avec tristesseLa cherchèrent en vain‖ cette nuit à la messe ;Dans la paroisse en vain‖ je la cherchai depuis :Elle a quitté sa ferme‖ et quitté le pays ;Mais son sort, quel qu’il soit,‖ m’entraînera moi-même :Je vais, les bras ouverts,‖ suivant celle que j’aime.
Terminons, il le faut,‖ ce récit du passé,Que je reprends toujours‖ après l’avoir laissé…Enfin la messe dite,‖ et, vers la troisième heure,Lorsque les assistants‖ regagnaient leur demeure,Mon hôte m’appela.‖ « quelque chose au retourNous attend, disait-il,‖ sur la pierre du four. —Hâtons-nous ! Hâtons-nous !‖ » disait la jeune femme.Or tant d’émotions‖ fermentaient dans mon âme,Qu’au détour d’un sentier,‖ soudain quittant Daniel,Par la lande j’allai‖ tout droit vers Ker-Rohel ;Et, de ces hauts rochers‖ où brillait la gelée,À mes pieds regardant‖ le Scorf et sa vallée,Je laissai de mon cœur‖ sortir un chant d’amourQue rien n’interrompit‖ jusqu’au lever du jour.Il semblait à longs flots‖ rouler vers la rivière,Ou suivre le vent triste‖ et froid de la bruyère.Et c’était un appel‖ à la divinité,Pour toute nation‖ un vœu de liberté ;C’étaient, ô mon pays !‖ Des noms de bourgs, de villes,D’épouvantables mers‖ et de sauvages îles,Noms plaintifs et pareils‖ aux cris d’un homme fortLuttant contre la main‖ qui le traîne à la mort ! …Oui, nous sommes encor‖ les hommes d’Armorique,La race courageuse‖ et pourtant pacifique,Comme aux jours primitifs‖ la race aux longs cheveux,Que rien ne peut dompter‖ quand elle a dit : « je veux ! »Nous avons un cœur franc‖ pour détester les traîtres,Nous adorons 18Jésus,‖ le dieu de nos ancêtres,Les chansons d’autrefois‖ toujours nous les chantons !Oh ! Nous ne sommes pas‖ les derniers des bretons !Le vieux sang de tes fils‖ coule encor dans nos veines,Ô terre de granit‖ recouverte de chênes !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 51((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 6 distiques
- Mots à la rime
- a voyage / village féminine, classiqueb chemins / mains masculine, classiquea crèche / fraîche féminine, classiqueb conduit / minuit masculine, classiquea maisonnée / année féminine, classiqueb roi / conte-moi masculine, classiquea Approche / cloche féminine, classiqueb d’ici-bas / pas masculine, classiquea regrette / rejette féminine, classiqueb dieu / lieu masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb annoncé / glacé masculine, classiquea lande / grande féminine, classiqueb nous / vous masculine, classiquea anges / louanges féminine, classiqueb immensité / volonté masculine, classiquea aimable / l’étable féminine, classiqueb ciel / noël masculine, classiquea presbytère / mystère féminine, classiqueb nus / Jésus masculine, classiquea cierge / vierge féminine, classiqueb croix / autrefois masculine, classiquea pupitre / l’épître féminine, classiqueb connu / venu masculine, classiquea place / face féminine, classiqueb arriva / releva masculine, classiquea ensuite / bénite féminine, classiqueb priés / conviés masculine, classiquea l’hostie / eucharistie féminine, classiqueb repas / bas masculine, classiquea victime / crime féminine, classiqueb innocent / rougissant masculine, classiquea tristesse / messe féminine, classiqueb depuis / pays masculine, classiquea moi-même / j’aime féminine, classiqueb passé / laissé masculine, classiquea heure / demeure féminine, classiqueb retour / four masculine, classiquea femme / âme féminine, classiqueb Daniel / Ker-Rohel masculine, classiquea gelée / vallée féminine, classiqueb d’amour / jour masculine, classiquea rivière / bruyère féminine, classiqueb divinité / liberté masculine, classiquea villes / îles féminine, classiqueb fort / mort masculine, classiquea d’Armorique / pacifique féminine, classiqueb cheveux / veux masculine, classiquea traîtres / ancêtres féminine, classiqueb chantons / bretons masculine, classiquea veines / chênes féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
102 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Marie, Garnier,Paris, 1910· numérisation FRANTEXT· Sources