Marie, 1831
Marie (2)
Assez, sonneur, assez !‖ Vous briserez la cloche !Sa voix par les vallons‖ roule de roche en roche.Les pâtres dans l’étable‖ ont renfermé les bœufs.« Le catéchisme sonne,‖ Iann, peignez vos cheveux.— Vous me rapporterez,‖ Daniel, de l’eau bénite.— Et vous, partez aussi,‖ Marie, et courez vite. »
Chaque jour, vers midi,‖ par un ciel chaud et lourd,Elle arrivait pieds nus‖ à l’église du bourg,Dans les beaux mois d’été,‖ lorsqu’au bord d’une haieOn réveille en passant‖ un lézard qui s’effraie,Quand les grains des épis‖ commencent à durcir,Les herbes à sécher,‖ et l’airelle à noircir ;D’autres enfants aussi‖ venaient de leur village,Tous, pieds nus, en chemin‖ écartant le feuillagePour y trouver des nids,‖ et tous à leur chapeauPortant ces nénuphars‖ qui fleurissent sur l’eau.Alors le vieux curé,‖ par un long exercice,Nous préparait ensemble‖ au divin sacrifice,Lisait le catéchisme,‖ et, nous donnant le ton,Entonnait à l’autel‖ un cantique breton.Mêlant nos grands cheveux,‖ serrés l’un contre l’autre,Nous écoutions ainsi‖ la voix du digne apôtre ;Lui, sa gaule à la main,‖ passait entre les rangsEt mettait les rieurs‖ à genoux sur leurs bancs. —Que celui dont l’enfance‖ ennuyée et stérileA langui tristement‖ au milieu d’une ville,Dans une cour obscure,‖ une chambre, où ses yeuxÀ peine entrevoyaient‖ la verdure et les cieux,Se raille du passé,‖ le dédaigne et l’offense !Hélas ! Le malheureux‖ n’a jamais eu d’enfance ;Il n’a pas grandi libre‖ et joyeux en plein air,Au murmure des pins,‖ sur le bord de la mer ;L’odeur de la forêt,‖ et pénétrante et vive,N’a point trempé ses sens ;‖ et quelque amour naïve,Demeurée en son cœur‖ à travers l’avenir,Jamais, vieux et chagrin,‖ ne peut le rajeunir…Oh ! Quand venait Marie,‖ ou lorsque le dimanche,À vêpres, je voyais‖ briller sa robe blanche,Et qu’au bas de l’église‖ elle arrivait enfin,Se cachant à demi‖ sous sa coiffe de lin,Volontiers j’aurais cru‖ voir la vierge immortelle,Ainsi qu’elle appelée,‖ et bonne aussi comme elle !Savais-je en ce temps-là‖ pourquoi mon cœur l’aimait,Si ses yeux étaient bleus,‖ si sa voix me charmait,Ou sa taille élancée,‖ ou sa peau brune et pure ?Non ! J’aimais une jeune‖ et douce créature,Et sans chercher comment,‖ sans me rien demander,L’office se passait‖ à nous bien regarder.Je lui disais parfois :‖ « embrassons-nous, Marie ! »Et je prenais ses mains ;‖ mais vers sa métairieLa sauvage fuyait ;‖ et moi, jeune amoureux,Je courais sur ses pas‖ au fond du chemin creux ;Longtemps je la suivais,‖ sous le bois, dans la lande,Dans les prés tout remplis‖ d’une herbe épaisse et grande ;Enfin je m’arrêtais,‖ ne pouvant plus la voir.Elle, courant toujours,‖ arrivait au Moustoir.
Jours passés, que chacun‖ rappelle avec des larmes,Jours qu’en vain l’on regrette,‖ aviez-vous tant de charmes ?Ou les vents troublaient-ils‖ aussi votre clarté,Et l’ennui du présent‖ fait-il votre beauté ?
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 25((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 sizain, 1 distique, 1 quatrain
- Mots à la rime
- a cloche / roche féminine, classiqueb bœufs / cheveux masculine, classiquec bénite / vite féminine, classiquea lourd / bourg masculine, non classiqueb haie / s’effraie féminine, classiquea durcir / noircir masculine, classiqueb village / feuillage féminine, classiquea chapeau / l’eau masculine, classiqueb exercice / sacrifice féminine, classiquea ton / breton masculine, classiqueb l’autre / apôtre féminine, classiquea rangs / bancs masculine, classiqueb stérile / ville féminine, classiquea yeux / cieux masculine, classiqueb l’offense / d’enfance féminine, classiquea air / mer masculine, classiqueb vive / naïve féminine, classiquea l’avenir / rajeunir masculine, classiqueb dimanche / blanche féminine, classiquea enfin / lin masculine, classiqueb immortelle / elle féminine, classiquea l’aimait / charmait masculine, classiqueb pure / créature féminine, classiquea demander / regarder masculine, classiqueb Marie / métairie féminine, classiquea amoureux / creux masculine, classiqueb lande / grande féminine, classiquea voir / Moustoir masculine, classiquea larmes / charmes féminine, classiqueb clarté / beauté masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.2
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60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Marie, Garnier,Paris, 1910· numérisation FRANTEXT· Sources