Marie, 1831
Marie (5)
Après moins de six mois‖ passés loin de la landeOù l’on jouait, Marie,‖ ah ! Que vous voilà grande !N’était ce corset rouge‖ et ces jupons rayésQui, trop courts à présent,‖ m’ont laissé voir vos pieds,Jamais je n’aurais dit :‖ « cette fille qui prieAu calvaire, et s’en va‖ vers l’église, est Marie. »Et pourtant c’est bien vous ;‖ je vous parle et vous vois ;Mais que vous êtes grande‖ après moins de six mois !La tige qu’on mesure‖ au temps de la poussée,Vienne la saint-Michel,‖ n’est pas plus élancée.J’ai honte à moi vraiment‖ et me sens tout jaloux,Car j’ai l’air aujourd’hui‖ d’un enfant près de vous ;Je n’ose vous parler,‖ et jusqu’au fond de l’âmeVous me troublez quasi‖ comme une grande dame.Cependant, jeune fille,‖ ainsi que l’an passéCausons. Voyez, l’office‖ à peine est commencé,Et nul sous le portail‖ ne viendra. — prenons garde,Voici que le sonneur‖ de son banc nous regarde,Et j’entends sous le mur‖ le petit Pierre élôQui chante en écorchant‖ son bâton de bouleau. —
Eh bien ! Tout cet hiver,‖ au logis toute seule,Et, le soir, travaillant‖ auprès de votre aïeule,Songiez-vous quelquefois‖ à ceux qui sont au bourg ?Moi, je vous appelais,‖ ô Maï ! Le long du jour.Je disais : « quand viendront‖ les vêpres du dimancheEt ma brune Marie‖ avec sa coiffe blanche ?Quand reviendra le temps‖ des nids et des chansons,Et le jeu d’osselets‖ derrière les buissons ? »Mais j’appelais en vain !‖ Durant l’hiver, les fièvres,Marie, avaient jeté‖ leurs feux noirs sur vos lèvres,Et votre bonne mère‖ en ses deux pauvres brasVous serrait, et mouillait‖ de ses larmes vos draps ;Et puis, baisant la terre,‖ aux anges, à la viergeJurait une neuvaine‖ et de brûler un cierge,Et que, s’ils vous sauvaient,‖ sur ses genoux, un jour,Deux fois, de leur église,‖ elle ferait le tour.Oui, j’ai su ses tourments,‖ ses cris de toute sorte.Le soir, quand le vieux Dall‖ quêtait à notre porte,Je lui donnais son pain :‖ « ah ! Disait le vieux Dall,La mère a fait un vœu,‖ car sa fille va mal. »Mais un soir il me dit :‖ « payez-moi ma nouvelle !Notre vierge est debout,‖ mais plus grande et plus belle,Croyez-en mon rapport,‖ plus belle que devant :Vous-même à ses côtés‖ aurez l’air d’un enfant. »Le pauvre avait raison.‖ Là près de la muraille,Ce jeune plant avait‖ l’an dernier votre taille,Il a poussé depuis ;‖ voyez votre hauteur :Vous êtes tous les deux‖ de la même grandeur.
— Un jour d’avril, ainsi,‖ sous le porche de pierre,Tandis que dans l’église‖ on faisait la prière,Je parlais à Marie‖ en secret et tout bas ;Mais elle m’écoutait‖ et ne répondait pas ;Elle était devant moi‖ distraite et sérieuse.Oh ! Non, ce n’était plus‖ Marie, enfant rieuse,Qu’à son corsage plat,‖ son pied vif et léger,On eût prise de loin‖ pour un jeune berger !Enfin me regardant‖ avec un doux sourire,Comme une sœur aînée‖ un frère qui l’admire,Grave et tendre à la fois,‖ elle me dit adieu ;Puis, entrant dans l’église,‖ elle alla prier Dieu.Avec ces mots d’adieu‖ tout finit ! — un jeune homme,Natif du même endroit,‖ travailleur, économe,En voyant sa belle âme,‖ en voyant son beau corps,L’aima ; les vieilles gens‖ firent les deux accords ;Et toute à son mari,‖ soumise en son ménage,Bientôt elle oublia l’amoureux de son âge.Au sortir de la messe,‖ ah ! Quand l’heureux rivalAssise entre ses bras‖ l’emportait à cheval,Quand la noce passait,‖ femmes et jeunes fillesRemplissant le chemin‖ du bruit des deux familles,Celui qui resta seul,‖ celui-là dut souffrir !Il mit tout son bonheur‖ depuis à s’enquérirDe celle qu’il aima,‖ de chaque métairieQu’elle habitait… du moins,‖ le savez-vous, Marie ?Je vis de souvenirs,‖ de souvenirs anciens,Hélas ! Mais tous les jours‖ et partout j’y reviens !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 38((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 3 distiques
- Mots à la rime
- a lande / grande féminine, classiqueb rayés / pieds masculine, classiquea prie / Marie féminine, classiqueb vois / mois masculine, classiquea poussée / élancée féminine, classiqueb jaloux / vous masculine, classiquea l’âme / dame féminine, classiqueb passé / commencé masculine, classiquea garde / regarde féminine, classiqueb élô / bouleau masculine, classiquea seule / aïeule féminine, classiqueb bourg / jour masculine, non classiquea dimanche / blanche féminine, classiqueb chansons / buissons masculine, classiquea fièvres / lèvres féminine, classiqueb bras / draps masculine, classiquea vierge / cierge féminine, classiqueb jour / tour masculine, classiquea sorte / porte féminine, classiqueb Dall / mal masculine, classiquea nouvelle / belle féminine, classiqueb devant / enfant masculine, classiquea muraille / taille féminine, classiqueb hauteur / grandeur masculine, classiquea pierre / prière féminine, classiqueb bas / pas masculine, classiquea sérieuse / rieuse féminine, classiqueb léger / berger masculine, classiquea sourire / l’admire féminine, classiqueb adieu / Dieu masculine, classiquea homme / économe féminine, classiqueb corps / accords masculine, classiquea ménage / âge féminine, classiqueb rival / cheval masculine, classiquea filles / familles féminine, classiqueb souffrir / s’enquérir masculine, classiquea métairie / Marie féminine, classiqueb anciens / reviens masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Marie, Garnier,Paris, 1910· numérisation FRANTEXT· Sources