Poésies, 1884· Poésies domestiques
Le nouvel an
Lorsque autour de la même table,Au premier jour du nouvel an,Soumis à la coutume affableDe le célébrer en buvant.
Pour obéir à l’habitude,Aux usages des bons aïeuxDont vous vous faites une étude.Vous vivans, tous aussi morts qu’eux,
Vous vous asseyez, tristes, sombres.Pleins d’ennuis secrets et sans fin.Gomme au dernier banquet des ombresBuvant sans soif, mangeant sans faim.
Observant vos yeux et vos gestes.Pesant le silence et vos mots.Défendant aux soupirs funestesDe rien dévoiler de vos maux.
Méditant de combien de ridesEt de combien d’iniquitésVous ont chargés les ans avides,Vos douleurs et vos lâchetés,
Supputant aux lois de l’usureDe combien de francs et de sousL’héritage qu’on dénatureA pu croître, s’il n’est dissous.
Et combien doit durer encore.Avec ou sans trop d’embonpoint.Cette existence qu’on déplore.Mais qu’on berce avec tant de soin.
N’avez-vous pas, sur la fenêtreOù le givre a mis ses cristaux.Vu grandir, s’éteindre et renaîtreLa lueur d’un feu de fagots !
Comme les verres de Bohême,Cette lueur vive a percéLa transparence mate et blêmeDe votre cristal damassé :
Écoutez : le vent vous apporteDes ris, des baisers, des chansons,Des santés joyeuses qu’on porteAux vieillards comme aux nourrissons.
Ce sont des pauvres qui festoientLe premier-né du nouvel anEt, la tendresse au cœur, le noientDans un petit pot de vin blanc.
Le foyer joyeux les rassemble.Chez eux ils n’ont pas d’exilé :Pourraient-ils être heureux ensemble.S’ils savaient un cœur mutilé ?
Les yeux sur les yeux de sa Jeanne,Le mari pense à ses enfans.Et les enfans baisent le crâneDe leur père aux cheveux flottans.
L’aïeul, un vieux chêne sans sève.Impotent, mais aimé toujours,Précieux fardeau, voit en rêveLe fantôme de ses amours.
Tandis que la jeune fillette.Orgueil du foyer paternel.Rêveuse et même un peu coquette.Songe à son voisin Gabriel,
Sa mère lit dans sa pensée,Et sur ses genoux l’attirant,Au promis tend sa main glacéeEt lui montre un front souriant.
Il n’est pas jusqu’au chien de gardeQui ne soit heureux à son tour.O mes parens, que Dieu vous gardeEt vous accorde un pareil jour !
1855.
Versification
- Forme
- 17 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 17(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 17 quatrains
- Mots à la rime
- a table / affable féminine, classiqueb an / buvant masculine, non classiquea l’habitude / étude féminine, classiqueb aïeux / qu’eux masculine, classiquea sombres / ombres féminine, classiqueb fin / faim masculine, classiquea gestes / funestes féminine, classiqueb mots / maux masculine, classiquea rides / avides féminine, classiqueb d’iniquités / lâchetés masculine, classiquea l’usure / dénature féminine, classiqueb sous / dissous masculine, classiquea encore / déplore féminine, classiqueb d’embonpoint / soin masculine, non classiquea fenêtre / renaître féminine, classiqueb cristaux / fagots masculine, classiquea Bohême / blême féminine, classiqueb percé / damassé masculine, classiquea apporte / porte féminine, classiqueb chansons / nourrissons masculine, classiquea festoient / noient féminine, classiqueb an / blanc masculine, non classiquea rassemble / ensemble féminine, classiqueb d’exilé / mutilé masculine, classiquea Jeanne / crâne féminine, classiqueb enfans / flottans masculine, classiquea sève / rêve féminine, classiqueb toujours / amours masculine, classiquea fillette / coquette féminine, classiqueb paternel / Gabriel masculine, classiquea pensée / glacée féminine, classiqueb l’attirant / souriant masculine, classiquea garde féminine, classiqueb tour / jour masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.4
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie, 1884· numérisation archive.org· Sources