Poésies, 1884· Poésies domestiques
Le rouet
Quatre-vingts ans avaient‖ sonné pour notre tante.Riche de ses vertus‖ et de son sort contente,Elle jetait encore,‖ âme de la maison.Son pain dur aux oiseaux,‖ au logis sa chanson.Elle avait recueilli‖ dans sa robe de bureTreize petits-neveux,‖ son orgueil, sa parure,Et fille, elle gardait‖ pour les hymens du cielLa fleur de son sourire‖ aussi doux que le miel.Cinquante écus de rente‖ et son toit pour patrie.Pour blason, trois cents ans‖ de paysannerie ;Noble blason signé‖ sur les vitraux pieuxDe l’église, et donnés‖ jadis par les aïeux.Un jardin exigu,‖ la santé, la prièreEt son rouet, rendaient‖ sa vieillesse prospère.Comme elle était joyeuse‖ alors que le printempsFleurissait la prairie‖ et ses quatre-vingts ans.Et qu’une bonne odeur‖ de foin et d’algue verteLui venait de la mer‖ par la fenêtre ouverte !Alors elle appelait‖ tous ses petits-neveux,Démons charmans, toujours‖ se disputant entre eux,Et de son superflu,‖ prodigue outre mesure.Les bourrait de gâteaux,‖ de noix, de confitures.Puis, les ayant rangés‖ en cercle, leur chantait.En tremblotant un peu,‖ la chanson du Rouet :
Tourne, rouet, tourne, quenouille !Tourne, bobine, allègrement,Et sous mon vieux doigt qui te mouille.Lin, fais-nous un chaud vêtement.Tandis que l’horizon flamboie.Que monte le soleil d’été.Avec du pain et la santé.Je file, et mon cœur est en joie !
Tourne, rouet, tourne toujours.Avec le lin file mes jours !
Roulant ses eaux et la lumière.Le fleuve a des bruits si charmans !Il chante aux pieds de la chaumièreOù coulent mes quatre-vingts ans.De peur que la fauvette étouffe,Pour que le pinson soit au frais,L’églantier fleurit tout exprès.Et le sureau blanchit sa touffe.
Tourne, rouet, tourne toujours.Avec le lin file mes jours !
Le ramier gémit dans les chênesEt répète aux échos son deuil.Les corneilles mangent les faînes.Le linot tient tête au bouvreuil ;Le râle court dans la prairie,La bécassine nous revient.L’hirondelle qui se souvientA ma fenêtre pour patrie.
Tourne, rouet, tourne toujours.Avec le lin file mes jours !
Je n’ai pas une grande peineA voir mes ans tôt écoulés ;Lorsque de pain la huche est pleine.Tous mes ennuis sont refoulés.Les fleurs, les oiseaux, la famille.Suffisent à dorer mon sort :Je vends mes toiles, pauvre fille.N’en gardant qu’une pour la mort.
Versification
- Forme
- Distiques (strophes variées)
- Rimes
- 12((aa)) 3(ababcddc) 4(aa) 1(ababcdcd)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (40 de 8, 24 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 5 distiques, 4 huitains
- Mots à la rime
- a tante / contente féminine, classiqueb maison / chanson masculine, classiquea bure / parure féminine, classiqueb ciel / miel masculine, classiquea patrie / paysannerie féminine, classiqueb pieux / aïeux masculine, classiquea prière / prospère féminine, classiqueb printemps / ans masculine, classiquea verte / ouverte féminine, classiqueb petits-neveux / eux masculine, classiquea mesure / confitures féminine, non classiqueb chantait / Rouet masculine, classiquea quenouille / mouille féminine, classiqueb allègrement / vêtement masculine, classiquec flamboie / joie féminine, classiqued d’été / santé masculine, classiquea toujours / jours masculine, classiquea lumière / chaumière féminine, classiqueb charmans / ans masculine, classiquec étouffe / touffe féminine, classiqued frais / exprès masculine, classiquea chênes / faînes féminine, classiqueb deuil / bouvreuil masculine, classiquec prairie / patrie féminine, classiqued revient / souvient masculine, classiquea peine / pleine féminine, classiqueb écoulés / refoulés masculine, classiquec famille / fille féminine, classiqued sort / mort masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie, 1884· numérisation archive.org· Sources