Poésies, 1884· Sur les chemins Impressions de voyage Portugal-Espagne
VII. Les Bermudes
— Toi qui, perché sur les Bermudes,Comme un vautour sur un rocher.Dans les tempêtes les plus rudesVeilles au phare, dur nocher.Parmi les voiles vagabondes.Alcyons perdus sur les ondes.Fuyant ton rescif déserté.En est-il une par mégardeQui nous rapporte. Dieu le garde !Ton drapeau, sainte Liberté !
— Hier, durant la nuit la plus noire.Sur le roc, aiguille du glacier.J’étais debout… Le promontoireFlambait aux feux de mon brasier.Soudain, voici que dans la brumeLe canon tonne, le flot fume.Et je vois, comme dans l’enfer.Des hommes se livrer bataille.Et des nègres de haute tailleQu’on précipitait dans la mer.
— Vieillard, ta parole est sinistre,Mais je pardonne à ton humeur,Car ta mémoire est le registreDes naufrages et du malheur ;Sur ce roc perdu, seul au monde.Dans une obscurité profonde.Loin de tous, tu vis irrité.Mais tu peux, poursuivant ton rêve.Quand ton regard vers Dieu se lève.Croire au moins à l’égalité.
— L’Égalité, c’est la patrie.C’est la terre, et j’en suis chassé ;Tout mon sang se révolte et crieContre mon sort et le passé.Les flots aussi bien que la terreN’ont pas éclairci le mystèreQu’on n’approfondira jamais :Abaissez, du haut des Bermudes,Vos regards sur les latitudes,Que voyez-vous ? Des mâts anglais !
— Je te plains.— Cesse de me plaindre,Garde ton ingrate pitié.Moi, je vous hais tous, sans vous craindre.Car je vous ai tous sous mon pié ;Esclave de la destinée.Ma vie au roc est enchaînée.Je suis libre et captif… Je puisFaire un soleil avec mon phareOu de ces flots faire un TartarePlus noir que les plus noires nuits.
Vous qui hantez les solitudes.Marins sur la mer égarés.Fuyez la côte et les Bermudes,Et ces rocs, tigres effarés.De moi n’espérez aucune aide.N’attendez pas que j’intercèdePour vous disputer au trépas.Vos sanglots sont mes chants de fête.Je pourrais calmer la tempêteQue certes, je ne voudrais pas !
Bermudes, 1859.
Versification
- Forme
- 6 dizains (dizains)
- Rimes
- 1(ababccbddb) 5(ababccdeed)
- Mètre
- Octosyllabes surtout (60 de 8, 1 de 9)· profil 8, (9)
- Strophes
- 6 dizains
- Mots à la rime
- a Bermudes / rudes féminine, classiqueb rocher / nocher masculine, classiquec vagabondes / ondes féminine, classiqueb déserté / Liberté masculine, classiqued mégarde / garde féminine, classiquea noire / promontoire féminine, classiqueb glacier / brasier masculine, classiquec brume / fume féminine, classiqued l’enfer / mer masculine, classiquee bataille / taille féminine, classiquea sinistre / registre féminine, classiqueb humeur / malheur masculine, classiquec monde / profonde féminine, classiqued irrité / l’égalité masculine, classiquee rêve / lève féminine, classiquea patrie / crie féminine, classiqueb chassé / passé masculine, classiquec terre / mystère féminine, classiqued jamais / anglais masculine, classiquee Bermudes / latitudes féminine, classiquea plains / plaindre / craindre féminine, classiqueb pitié / pié masculine, classiquec destinée / enchaînée féminine, classiqued puis / nuits masculine, classiquee phare / Tartare féminine, classiquea solitudes / Bermudes féminine, classiqueb égarés / effarés masculine, classiquec aide / j’intercède féminine, classiqued trépas / pas masculine, classiquee fête / tempête féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
61 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie, 1884· numérisation archive.org· Sources