Les voix intimes, 1892· Poésies diverses
Le mauvais artisan
C’est le samedi soir.‖ Au sein d’une chaumière,Où pénètre le froid,‖ quatre jeunes enfantsSe pressent, tout pâlis,‖ aux genoux de leur mère ;L’âtre n’a plus de feu,‖ la table d’aliments.
« J’ai faim ! J’ai froid ! » Ces mots,‖ mêlés de pleurs étranges,Résonnent comme un glas‖ dans ce foyer malsain ;Et la mère répond :‖ « Ne pleurez pas, mes anges,Votre père bientôt‖ vous donnera du pain… »
Mais l’horloge là-haut‖ sonne déjà dix heures,Et le père et le pain‖ surtout n’arrivent pas !La marmaille, apaisée‖ un instant par des leurres,Saute à faire crouler‖ le parquet sous ses pas…
« J’ai faim ! J’ai froid ! du feu !‖ » Ce chant de la misère ‒Douloureuse clameur ‒‖ retenti de nouveau.L’un des jeunes martyrs‖ sollicite sa mèreDe réduire en brasier‖ les planches du berceau…
Écoutez ! au dehors‖ des voix sourdes murmurent :Aux malheureux sans doute‖ on vient porter secours.Prêtez l’oreille encor !‖ mais qu’est-ce ? ces voix jurentEt maudissent le Dieu‖ qui veille sur nos jours !…
Qui donc ose approcher,‖ le blasphème à la bouche,Du seuil où la misère‖ étend son voile noir ?‒ Ce sont deux artisans,‖ avinés, l’œil farouche,Qui traîne sur le sol‖ un homme affreux à voir.
Et cet homme est le chef‖ de la pauvre famille ‒C’est le père annoncé‖ tantôt comme un sauveur ! ‒Voyez-le, sous les feux‖ de la lune qui brille,Étendu sur le seuil‖ sans voix et sans vigueur !
La femme ouvre la porte,‖ et, tremblante, s’empresseAuprès du malheureux‖ dont les traits sont flétris ;Paraissant oublier‖ sa peine et sa détresse,Elle lui parle même‖ avec un doux souris !
L’ivrogne veut répondre‖ à ces élans sublimes,Mais de profonds soupirs‖ entrecoupent sa voix.A leur tour ses enfants,‖ ou plutôt ses victimesLui demandent du pain,‖ des vêtements, du bois !
Hélas ! pauvres petits,‖ votre prière est vaine !Vains aussi vos sanglots,‖ vos plaintes, vos douleurs !Car votre père à mis‖ l’argent de la semaineAu cabaret… Séchez‖ ces inutiles pleurs !
Que dis-je ? oh, non, pleurez !‖ et les nombreuses larmes,Que votre âme innocente‖ en priant versera,Toucheront votre père ‒‖ Employez donc ces armes,Et la victoire, enfants,‖ un jour vous restera !
Du mauvais artisan‖ cet ivrogne est l’image,Car l’ivresse affaiblit‖ les cœurs les plus vaillants ;Elle étend sur notre âme‖ un lugubre nuageQui lui cache du ciel‖ les horizons brillants ;
Elle éloigne l’époux‖ du foyer domestique,Où longtemps il goûta‖ la joie et le bonheur,Et lorsqu’il y revient,‖ sombre et mélancolique,Il porte sur le front‖ le sceau du déshonneur !
Ce homme était jadis‖ un artisan modèle ;On vantait sa sagesse‖ et son habileté ;Au dur labeur jamais‖ il n’était infidèle,Et c’est là qu’il puisait‖ la force et la santé.
Mais quelle affreuse chute !‖ En moins de trois années,Il a perdu la foi,‖ l’énergie et l’amour !Il donne au cabaret‖ le fruit de ses journées,Pendant qu’à sa demeure‖ on souffre nuit et jour…
Le monde quelquefois‖ repousse avec maliceL’enfant qui, tout en pleurs,‖ lui tend sa maigre main ;« Quoi ! te faire l’aumône ?‖ encourager le vice« De ton père, un ivrogne ?‖…. Éloigne-toi, gamin… »
Ce langage est cruel,‖ déraisonnable, impie ‒Faire expier au fils‖ le crime des parents ! ‒Rappelons-nous ces mots‖ du maître de la vie :« Laissez venir à moi‖ tous les petits enfants ! »
Ah ! ne laissons jamais‖ à leur sort misérable,Ces enfants dont le père‖ est parfois un bandit ;Mais faisons-les plutôt‖ asseoir à notre tableEn leur donnant le pain‖ du corps et de l’esprit.
Nos bienfaits trouveront‖ mille échos dans leur âme ‒Leur âme si sensible‖ aux élans généreux ‒Et, plus tard, la vertu ‒‖ cette céleste flamme ‒Réchauffera leurs cœurs‖ en les rendant heureux.
Du mauvais artisan‖ et de ses habitudesIl ne leur restera‖ qu’un pâle souvenir.Joyeux, ils rempliront‖ les tâches les plus rudes,Sous le regard de Dieu,‖ sans craindre l’avenir !
1er octobre 1889.
Versification
- Forme
- 20 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 20(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 20 quatrains
- Mots à la rime
- a chaumière / mère féminine, classiqueb enfants / d’aliments masculine, classiquea étranges / anges féminine, classiqueb malsain / pain masculine, classiquea heures / leurres féminine, classiqueb pas masculine, classiquea misère / mère féminine, classiqueb nouveau / berceau masculine, classiquea murmurent / jurent féminine, classiqueb secours / jours masculine, classiquea bouche / farouche féminine, classiqueb noir / voir masculine, classiquea famille / brille féminine, classiqueb sauveur / vigueur masculine, classiquea s’empresse / détresse féminine, classiqueb flétris / souris masculine, classiquea sublimes / victimes féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquea vaine / semaine féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquea larmes / armes féminine, classiqueb versera / restera masculine, classiquea l’image / nuage féminine, classiqueb vaillants / brillants masculine, classiquea domestique / mélancolique féminine, classiqueb bonheur / déshonneur masculine, classiquea modèle / infidèle féminine, classiqueb habileté / santé masculine, classiquea années / journées féminine, classiqueb l’amour / jour masculine, classiquea malice / vice féminine, classiqueb main / gamin masculine, classiquea impie / vie féminine, classiqueb parents / enfants masculine, classiquea misérable / table féminine, classiqueb bandit / l’esprit masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb généreux / heureux masculine, classiquea habitudes / rudes féminine, classiqueb souvenir / l’avenir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premières poésies, 1892· numérisation Project Gutenberg· Sources