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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les voix intimes, 1892· Poésies diverses

Un orphelin

Jean Baptiste Caouette· strophes variées, octosyllabes et alexandrins, 128 vers

Joseph-Orance avait‖ la beauté pour parure ;De longs et noirs cheveux‖ encadraient sa figurePleine de grâce et de candeur.Un sourire angélique‖ ornait sa bouche roseQui déjà soupirait‖ une prière écloseDans les plis de son tendre cœur.

A peine deux printemps‖ doraient sa belle tête,Que la mort lui ravit ‒‖ ô terrible conquête ! ‒Famille, appui, félicité !Mais Dieu prit l’orphelin‖ sous sa puissante égideEt lui donna pour mère‖ et pour fidèle guideUne des sœurs de charité.

Les sœurs de charité !‖ quelles femmes divines !Et qui peut dignement‖ chanter ces héroïnesQue vivent dans l’humilité ?Pour sauver l’orphelin‖ de l’affreuse indigence,Former sa foi, son cœur‖ et son intelligence,Elles épuisent leur santé !

Qu’il fasse chaud ou froid,‖ qu’il vente, pleuve ou grêle,Elles vont mendier,‖ d’une voix faible et grêle,Pour l’enfant que prie au saint lieu.Et l’homme que leur voix‖ attendrit et console,Leur verse avec bonheur‖ dans la main une oboleQui réjouit le cœur de Dieu !

Oui, ces sœurs-que la providenceÉprouve et bénit tour à tour ‒Accueillirent Joseph-OranceAvec un vrai transport d’amour.

Et le bel ange oublia viteLe pauvre toit de ses aïeux,Puisqu’il avait ‒ outre le gîte ‒Trouvé des cœurs affectueux.

Ses yeux rayonnaient d’allégresse ;Ses lèvres gazouillaient toujours ;Ses mains ne donnaient que caresseA celles qui charmaient ses jours.

Oh ! que de chauds baisers sa boucheImprimait au front de la sœur,Qui penchée auprès de sa couche,Lui parlait du divin Sauveur !

En savourant ce pur langage,Plus doux que le chant de l’oiseau,Il croyait voir l’auguste imageDe la Vierge sur son berceau !

Et lorsqu’il entendait redireLe nom si doux de l’Éternel,Alors on le voyait sourireEt tourner ses yeux vers le ciel.

Le soir, en fermant sa paupière,Il bredouillait du fond du cœurCette humble et magique prière :« Veillez toujours sur moi, Seigneur ! »

Dans la saison des fleurs‖ de la présente année,Par une radieuse‖ et chaude matinée,Un prêtre en cet asile entrait ;Il était le porteur‖ d’un aimable message,Et la joie éclairant‖ son austère visageMieux que sa bouche l’annonçait.

« Mes bonnes sœurs, dit-il,‖ j’arrive de la France,Et je viens en votre âme‖ adoucir la souffranceQue le ciel y verse souvent ;Un comte de Paris,‖ pieux et charitable,Voudrait pour héritier‖ de son titre honorableUn orphelin intelligent ;

« Un orphelin issu‖ d’honnêtes père et mère,Ayant un doux visage,‖ un noble caractèreEt du goût pour la piété ;Il ferait à l’enfant‖ une heureuse existenceEt lui mettrait en main‖ l’arme de la sciencePour défendre la vérité !

« Je vois dans cet asile‖ un essaim de beaux angesDont les ris et les chants ‒‖ harmonieux mélanges ‒Pourraient nous faire rajeunir…Je laisse à votre esprit‖ le soin patriotiqueDe choisir l’orphelin‖ que ce grand catholiqueDestine au plus bel avenir ! »

Joseph-Orance obtint‖ la palme sur le nombre ;Mais son front se couvrit‖ d’un nuage bien sombreLorsqu’on le mit dans le secret…Et la sœur Saint-Vincent,‖ qu’il appelait sa mère,Ne pouvait voir partir,‖ sans une peine amère,Cet orphelin qu’elle adorait !

Le petit se cachait‖ dans les plis de sa robe :Telle contre une fleur‖ l’abeille se dérobeA l’œil du ravisseur sournois !Et la Sœur voulait dire‖ à ce joli rebelle :« Va donc, ô mon enfant,‖ où le destin t’appelle ! »Mais la douleur glaçait sa voix.

Le prêtre avait prévu‖ les larmes douloureusesQue verseraient l’enfant‖ et les religieusesA l’heure triste des adieux ;Aussi, pour les sécher,‖ trouva-t-il des parolesPures comme le miel‖ qui tombent des corolles,Et douces comme un chant des cieux !

Levant de l’avenir‖ un coin du voile rose,Il peignit à l’enfant‖ le destin grandioseQue le Seigneur lui réservait.Les pleurs brillaient encor‖ sous plus d’une paupière,Mais de tous ces cœurs purs‖ une ardente prièreVers le vaste ciel s’élevait !

Un mois s’est écoulé‖ depuis l’heure touchanteOù nous étions témoins‖ de la scène émouvanteQue ne peut rendre mon pinceau ;L’orphelin que le prêtre‖ a tiré de l’hospice,Et qui devait plus tard‖ boire l’amer calice,Loge à Paris dans un château…

Ses nobles protecteurs,‖ le comte et la comtesse,Dont l’âme est un foyer‖ d’amour et de tendresse,Lui prodiguent tous les égards ;Ils l’entourent des soins‖ que permet la fortune,Afin de dissiper‖ la tristesse importuneQui trouble parfois ses regards ;

Car, ici, dans l’asile‖ où brilla son étoile,Il a quitté deux sœurs‖ qui suivirent la voileL’emportant sur le flot moqueur…Souvent il les appelle‖ au milieu de ses fêtes ;Et la nuit, dans le songe,‖ il brave les tempêtesPour les serrer contre son cœur…

Mais la tristesse, un jour,‖ s’enfuira de son âme,Car elle est, chez l’enfant,‖ semblable à cette flammeQui luit et s’efface aussitôt.Puis une heure viendra ‒‖ joyeuse et fortunée ‒Où l’ange comprendra‖ sa haute destinée,Et cette heure viendra bientôt !

Que sera-t-il plus tard ? mystère !C’est le secret du Créateur.Prions pour que ce jeune frèreSoit notre gloire et notre honneur !

15 juillet 1886.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
16(aabccb) 8(abab)
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (64 de 8, 64 de 12)· profil 8, 6+6
Strophes
16 sizains, 8 quatrains
Mots à la rime
a parure / figure féminine, classiqueb candeur / cœur masculine, classiquec rose / éclose féminine, classiquea tête / conquête féminine, classiqueb félicité / charité masculine, classiquec égide / guide féminine, classiquea divines / héroïnes féminine, classiqueb l’humilité / santé masculine, classiquec indigence / intelligence féminine, classiquea grêle féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquec console / obole féminine, classiquea providence / Joseph-Orance féminine, classiqueb tour / d’amour masculine, classiquea vite / gîte féminine, classiqueb aïeux / affectueux masculine, classiquea d’allégresse / caresse féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquea bouche / couche féminine, classiqueb sœur / Sauveur masculine, classiquea langage / image féminine, classiqueb l’oiseau / berceau masculine, classiquea redire / sourire féminine, classiqueb l’Éternel / ciel masculine, classiquea paupière / prière féminine, classiqueb cœur / Seigneur masculine, classiquea année / matinée féminine, classiqueb entrait / l’annonçait masculine, classiquec message / visage féminine, classiquea France / souffrance féminine, classiqueb souvent / intelligent masculine, classiquec charitable / honorable féminine, classiquea mère / caractère féminine, classiqueb piété / vérité masculine, classiquec existence / science féminine, classiquea anges / mélanges féminine, classiqueb rajeunir / avenir masculine, classiquec patriotique / catholique féminine, classiquea nombre / sombre féminine, classiqueb secret / adorait masculine, classiquec mère / amère féminine, classiquea robe / dérobe féminine, classiqueb sournois / voix masculine, classiquec rebelle / t’appelle féminine, classiquea douloureuses / religieuses féminine, classiqueb adieux / cieux masculine, classiquec paroles / corolles féminine, classiquea rose / grandiose féminine, classiqueb réservait / s’élevait masculine, classiquea touchante / émouvante féminine, classiqueb pinceau / château masculine, classiquec l’hospice / calice féminine, classiquea comtesse / tendresse féminine, classiqueb égards / regards masculine, classiquec fortune / importune féminine, classiquea étoile / voile féminine, classiqueb moqueur / cœur masculine, classiquec fêtes / tempêtes féminine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb aussitôt / bientôt masculine, classiquec fortunée / destinée féminine, classiquea mystère / frère féminine, classiqueb Créateur / honneur masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premières poésies, 1892· numérisation Project Gutenberg· Sources