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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1851· Épitres

Épitre a M. ***

Sébastien-Roch-Nicolas de Chamfort· strophe unique, décasyllabes, 141 vers

Cologne, 19 juin 1761, écrite sur les bords du Rhin..

Ami, des champs‖ le spectacle flatteurVient d’animer,‖ de réveiller mon cœur.A s’attendrir‖ ce spectacle l’invite.J’ai fui la ville‖ et l’ennui qui l’habite.Hélas ! au moins‖ caché sous ces forêts,Il m’est permis‖ de détourner ma vueDe ces clochers,‖ dont les hardis sommets,En s’effilant,‖ s’élancent dans la nue,Et dont l’aspect‖ me poursuit à jamais.N’entends-tu pas,‖ dans ce verger paisible,Ce rossignol ?‖ Son organe flexible,Tendre toujours‖ et toujours varié,Chante l’amour :‖ je parle à l’amitié.Oui, dans ces lieux,‖ ami, tout la rappelle.Autour de moi‖ que la nature est belle !Je vois du Rhin‖ les flots majestueuxBaigner mes pieds‖ et couler sous mes yeux.De sept rochers‖ les cîmes inégalesVont à l’envi‖ se perdre dans les cieux ;Un bois touffu‖ remplit leurs intervalles.D’un doux frisson‖ ces trembles agités,De ces oiseaux‖ la douce mélodie,Portent le trouble‖ à mon âme ravie ;Pour comble encore,‖ à mes yeux enchantésCes fleurs, au loin‖ émaillant la prairie,Pour me séduire‖ étalent leurs beautés.Séjour touchant !‖ que n’es-tu ma patrie ?N’importe, hélas !‖ de mon cœur endormiTon doux aspect‖ a banni la tristesse.Je suis heureux‖ dans cette courte ivresse :Je suis heureux :‖ je songe à mon ami.C’en est donc fait,‖ la trompeuse fortuneA sur mes jours‖ abdiqué tout pouvoir.Je la bénis ;‖ sa faveur importune,En aucun temps‖ n’a fixé mon espoir.Il est bien vrai‖ que, provoqué par elle,J’obéissais‖ à sa voix infidelle,Et ton ami‖ s’en faisait un devoir.Mais elle a fait‖ ce que mon cœur demande :Sa trahison,‖ que j’aurais dû prévoir,De ses faveurs‖ est pour moi la plus grande.J’avais pensé,‖ dans ma trop longue erreur,Que de ses dons‖ la fatale influenceAplanissait‖ le chemin du bonheur.Mais que les Dieux‖ ont borné sa puissance !Pour être heureux‖ il nous suffit d’un cœur.Je les ai vus,‖ ses favoris coupables,En dépit d’elle,‖ illustres misérables,Fiers d’être sots,‖ de leur faste éblouis,Punis toujours‖ de n’avoir rien à faire,Dans leurs miroirs‖ mille fois reproduits,Peindre partout,‖ voir partout leur misère ;Sur leurs sophas‖ lâchement étendus,D’esprit, de corps‖ également perclus ;Du fade objet‖ dont l’aspect les accableMultiplier‖ l’image insupportable.J’ai vu Crassus,‖ pour échapper au temps,Dans sa langueur‖ en compter les instans.La montre d’or‖ nonchalamment tiréeDit qu’en secret‖ il maudit sa durée.Son triste cœur‖ voudrait, dans son ennui,La démentir,‖ s’inscrire en faux contre elle ;Mais le témoin‖ muet et trop fidelleObstinément‖ dépose contre lui.Combien mes yeux‖ ont surpris de bassesseSous ces dehors,‖ sous cet éclat trompeur !Oui, que le ciel,‖ punissant ma faiblesse,Sur ton ami‖ signale sa fureur,Si, de mon cœur‖ démentant la noblesse,J’osais tremper‖ dans leur lâche bonheur !Que l’amitié,‖ pour tous deux indulgente,A sur nos jours‖ épanché de douceurs !Avec quel art‖ sa faveur bienfaisanteDe nos plaisirs‖ variait les couleurs !Par la gaîté‖ tantôt enluminée,Tantôt moins vive,‖ encor plus fortunée,Elle portait‖ par degrés dans nos cœurs,Après l’essor‖ d’une libre saillie,Ce doux sommeil,‖ cette mélancolie,Qui de l’amour‖ imite les langueurs.Souvent muets‖ dans notre nonchalance,Trop sûrs de nous‖ pour craindre un seul momentQu’on ne la prît‖ pour de l’indifférence,Nous nous taisions,‖ et cet heureux silenceNe finissait‖ que par un sentiment :Temps précieux‖ pour mon âme attendrie,Où mon esprit,‖ emporté loin de moi,Était absent,‖ mais absent près de toi.Plaisir du cœur,‖ tendre mélancolie,Doux antidote‖ et baume de la vie,Par quelle loi,‖ par quel fatal destin,Faut-il, hélas !‖ que d’un peuple volageL’insuffisant‖ et stérile langageT’ose confondre‖ avec ce noir chagrin,Fléau cruel‖ de l’âme dégradée,Par les ennuis‖ tristement obsédée ?Souvent encor‖ quand un diseur de riensVenait troubler‖ nos charmans entretiens,Si par malheur‖ sa bouche téméraireD’un sentiment‖ né d’une âme vulgaireA nos regards‖ dévoilait la laideur,Mes yeux soudain,‖ sur ton front peu flatteur,En saisissaient‖ le désaveu sincère.Mais qu’ai-je dit ?‖ Était-il nécessaireDe l’y chercher ?‖ Il était dans mon cœur.Ah ! cher ami,‖ puis-je espérer encoreDe te revoir,‖ de trouver dans le tienCette amitié‖ qui tous deux nous honore,Et dont l’absence‖ a serré le lien ?Momens heureux,‖ je vais vous voir renaître ;Et de plus près‖ à tes destins lié,Auprès de toi,‖ prenant un nouvel être,Je vais chérir‖ les arts et l’amitié.J’ignore encor‖ ce que le sort barbarePour ton ami‖ cache dans l’avenir ;Mais quels que soient‖ les jours qu’il me prépare,De fermeté‖ prompt à me prémunir,Malgré ses coups,‖ je veux suivre la penteDe ce sentier‖ que l’honneur me présente,Et que sa main‖ pour moi daigne aplanir.Je sais trop bien‖ que sa faveur stérileNe me promet‖ qu’une palme inutile ;Mais le travail,‖ tendre consolateur,M’assure au moins‖ un abri salutaire,Abri sacré,‖ nécessaire à mon cœur.Oui, le travail‖ est son propre salaire.Par le malheur‖ mon esprit abattu,Se redoutant,‖ chérissant sa faiblesse,Contre lui-même‖ a long-temps combattu.Je cède enfin‖ à l’instinct qui me presse.Te souviens-tu‖ de ce chantre de Grèce !Encouragé‖ par les dons séducteursDu cercle entier‖ de ses admirateurs,Oh ! disait-il,‖ partageant leur ivresse,Si l’intérêt‖ pouvait les éclairer ;Si dans mon cœur‖ ce peuple pouvait lire ;De quels transports‖ je me sens pénétrer,Lorsque mes doigts‖ voltigent sur la lyre ;D’une faveur‖ il croirait m’honorer,En permettant‖ à mon heureux délireDe s’exercer‖ dans cet art que j’admire.

Versification

Forme
Strophe unique
Rimes
16[aa] 4[ababa] 1[aabab] 1[abbacac] 4[abba] 8[abab] 1[abbacca] 1[abaab] 1[abbaa] 1[aabba] 1[ababccb]
Mètre
Décasyllabes· profil 4+6
Mots à la rime
a flatteur / cœur masculine, classiquea l’invite / l’habite féminine, classiquea forêts / sommets / jamais masculine, classiqueb vue / nue féminine, classiquea paisible / flexible féminine, classiquea varié / l’amitié masculine, classiquea rappelle / belle féminine, classiquea majestueux / yeux / cieux masculine, classiqueb inégales / intervalles féminine, classiquea agités / enchantés / beautés masculine, classiqueb mélodie / ravie féminine, classiquec prairie / patrie féminine, classiquea endormi / ami masculine, classiqueb tristesse / ivresse féminine, classiquea fortune / importune féminine, classiqueb pouvoir / espoir masculine, classiquea elle / infidelle féminine, classiquea devoir / prévoir masculine, classiqueb demande / grande féminine, classiquea erreur / bonheur / cœur masculine, classiqueb influence / puissance féminine, classiquea coupables / misérables féminine, classiquea éblouis / reproduits masculine, classiqueb faire / misère féminine, classiquea étendus / perclus masculine, classiquea accable / insupportable féminine, classiquea temps / instans masculine, classiquea tirée / durée féminine, classiquea ennui / lui masculine, classiqueb elle / fidelle féminine, classiquea bassesse / faiblesse / noblesse féminine, classiqueb trompeur / fureur masculine, classiquea bonheur / douceurs masculine, classiqueb indulgente / bienfaisante féminine, classiquea couleurs / cœurs / langueurs masculine, classiqueb enluminée / fortunée féminine, classiquec saillie / mélancolie féminine, classiquea nonchalance / l’indifférence / silence féminine, non classiqueb moment / sentiment masculine, classiquea attendrie / mélancolie / vie féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquea destin / chagrin masculine, classiqueb volage / langage féminine, classiquea dégradée / obsédée féminine, classiquea riens / entretiens masculine, classiquea téméraire / vulgaire féminine, classiquea laideur / flatteur / cœur masculine, classiqueb sincère / nécessaire féminine, classiquea encore / honore féminine, classiqueb tien / lien masculine, classiquea renaître / être féminine, classiqueb lié / l’amitié masculine, classiquea barbare / prépare féminine, classiqueb l’avenir / prémunir / aplanir masculine, classiquec pente / présente féminine, classiquea stérile / inutile féminine, classiquea consolateur / cœur masculine, classiqueb salutaire / salaire féminine, classiquea abattu / combattu masculine, classiqueb faiblesse / presse féminine, classiquea Grèce / ivresse féminine, classiqueb séducteurs / admirateurs masculine, classiquea éclairer / pénétrer / m’honorer masculine, classiqueb lire / lyre féminine, classiquea délire / j’admire féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

141 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Chez CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE, 1824-1825· numérisation ÉFÉLÉ· Sources