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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1851· Épitres

Épitre d’un père a son fils

SUR LA NAISSANCE D’UN PETIT-FILS

Sébastien-Roch-Nicolas de Chamfort· distiques, alexandrins, 214 vers

Il est donc né, ce fils,‖ objet de tant de vœux !Il respire ! avec lui‖ nous renaissons tous deux.Mon cœur s’est réveillé :‖ cette ardeur qui m’enflamme,Au jour de ta naissance‖ a pénétré ton âme.Je te pris dans mes bras :‖ un serment solennelPromit de t’élever‖ dans le sein paternel.Le temps, qui m’a conduit‖ au bout de ma carrière,De mes yeux par degrés‖ épura la lumière :Vainement et trop tard‖ allumant son flambeau,La raison nous éclaire‖ aux portes du tombeau.Ah ! si l’expérience,‖ école du vrai sage,Pouvait de nos enfans‖ devenir l’héritage !Si nos malheurs au moins‖ n’étaient perdus pour eux !Un père, en expirant,‖ se croirait trop heureux :Mais il meurt tout entier ;‖ et la triste vieillesseDans la tombe avec elle‖ emporte sa sagesse.De mon vaisseau du moins‖ que les tristes débris,Épars sous les écueils,‖ en écartent mon fils.Je le vois, en mourant,‖ s’éloigner du rivage :Ah ! s’il arrive au port,‖ je bénis mon naufrage.Parmi tous ces mortels‖ sur ce globe semés,Les uns portent un cœur,‖ des sens inanimés ;Le feu des passions‖ n’échauffe point leur âme :D’autres sont embrâsés‖ d’une céleste flamme :Mais trop souvent, hélas !‖ sa féconde chaleurEnfante les talens‖ et non pas le bonheur ;Et de l’infortuné‖ dont elle est le partage,Elle fait un grand homme‖ et rarement un sage.Le bonheur ! ô mortel !‖… Ose te détacherD’un espoir que bientôt‖ il faudrait t’arracher :Si le songe est flatteur,‖ le réveil est funeste ;Fais le bonheur d’autrui,‖ c’est le seul qui te reste.Si ton fils n’a reçu‖ que des sens émoussés,Qu’il se traîne à pas lents‖ dans les chemins tracés :Sans lui frayer toi-même‖ une route nouvelle,De tes seules vertus‖ offre-lui le modèle :Mais si des passions‖ le germe est dans son sein,Veille, père éclairé,‖ sur ce dépôt divin :Loin de lui ces prisons‖ où le hasard rassembleDes esprits inégaux‖ qu’on fait ramper ensemble ;Où le vil préjugé‖ vend d’obscures erreurs,Que la jeunesse achète‖ aux dépens de ses mœurs :Si ton fils ne te doit‖ son âme toute entière,Tu lui donnas le jour,‖ mais tu n’es pas son père.Le chef-d’œuvre immortel‖ de la divinitéSur la terre au hasard‖ paraît être jeté.L’homme naît ; l’imposture‖ assiége son enfance :On fatigue, on séduit‖ sa crédule ignorance :On dégrade son être.‖ Ah, cruels ! arrêtez :C’est une âme immortelle‖ à qui vous insultez.De l’éducation‖ l’influence suprême,Subjugant dans nos cœurs‖ la nature elle-même,Peut créer à son choix,‖ des vices, des vertus :C’est du fils de César‖ que Caton fit Brutus.Règne sur le hasard,‖ affaiblis son empire :L’homme peut le borner,‖ ou même le détruire.Que son fier ascendant‖ soit dompté par tes soins :Transforme pour ton fils‖ les vertus en besoins.O toi ! fille des Cieux‖ que l’univers adore,Toi qu’il faut que l’on craigne,‖ ou qu’il faut qu’on implore,Sainte religion,‖ dont le regard descend,Du créateur à l’homme,‖ et de l’homme au néant,Montre-nous cette chaîne‖ adorable et cachéePar la main de Dieu même‖ à son trône attachée,Qui, pour notre bonheur,‖ unit la terre au cielEt balance le monde‖ aux pieds de l’Éternel.Mais déjà de ton fils‖ la raison vient d’éclore :Sache épier, saisir‖ l’instant de son aurore,Où l’homme ouvrant les yeux,‖ frappé d’un jour nouveau,S’éveille, et regardant‖ autour de son berceau,Étonné de penser,‖ et fier de se connaître,Ose s’interroger,‖ s’aperçoit de son être ;Dévore les objets‖ autour de lui semés,Jadis morts à ses yeux,‖ maintenant animés ;Demande à ces objets‖ leurs rapports à lui-même,Et du monde moral‖ veut saisir le système ;A de sages leçons‖ consacre ses momens ;De ses vertus alors‖ pose les fondemens ;Des vrais biens, des vrais maux,‖ trace-lui les limites ;Renferme ses regards‖ dans les bornes prescrites ;Qu’il sache tour à tour‖ se concentrer dans lui,Étendre ses rapports‖ à vivre dans autrui ;Ne fais briller dans lui‖ que des clartés utiles ;Il est pour les humains‖ des vérités stériles ;Le ciel est parsemé‖ de globes lumineux ;Mais un seul nous éclaire‖ et suffit à nos yeux.Prolonge pour ton fils‖ cet heureux temps d’ivresse,Cet aimable délire‖ où la simple jeunesse,Ignorant l’artifice‖ et les retours cruels,N’a point perdu le droit‖ d’estimer les mortels,Et goûte ce bonheur‖ si pur, si respectable,De croire à la vertu‖ pour aimer son semblable.Jeune homme, j’aime à voir‖ ta naïve candeurChercher imprudemment‖ nos vertus dans ton cœur,Chérir une ombre vaine,‖ adorer ton ouvrage,De tes purs sentimens‖ reproduire l’image,Et se plaire à créer,‖ dans ta simplicité,Un nouvel univers‖ par toi seul habité.Oui, que mon fils embrasse‖ un fantôme qu’il aime :Nous croyant des vertus,‖ il en aura lui-même.Mais voici ce moment‖ utile ou dangereux,Qui, souvent annoncé‖ par un naufrage affreux,Des sens avec le cœur‖ préparant l’alliance,Donne à l’homme étonné‖ toute son existence,Établit ses devoirs‖ sur ses rapports divers,Le fait vivre à lui-même‖ et naître à l’univers.Ce sont les passions,‖ dont la fatale ivresseL’élève quelquefois,‖ et trop souvent l’abaisse ;Mais quel que soit sur nous‖ leur ascendant vainqueur,Leur force ou leur faiblesse‖ est toute en notre cœur.Indociles coursiers,‖ ils éprouvent leur guide ;Le faible est entraîné‖ par leur élan rapide ;Le fort sait les dompter,‖ les asservir au frein ;Pour jamais de leur maître‖ ils connaissent la main.Les coursiers du soleil,‖ dans leur vaste carrière,Répandaient sans danger‖ les feux et la lumière ;Phaéton les conduit :‖ bondissans, furieux,Ils consument la terre,‖ ils embrâsent les cieux.Si ton fils des vertus‖ a reçu la semence,Des passions, pour lui,‖ ne crains point l’influence ;De nos égaremens‖ on les accuse en vain ;Le germe corrupteur‖ dormait dans notre sein :De sable, de limon‖ cet impur assemblage,Rebut de l’océan,‖ soulevé par l’orage,Avant que la tempête‖ eût ébranlé les airs,Il existait déjà‖ dans le gouffre des mers.Passions, c’est nous seuls‖ et non vous qu’il faut craindre.Épurons notre cœur‖ sans vouloir les éteindre.Parmi tous ces désirs‖ dans notre âme allumés,Le tyran le plus fier‖ de nos sens enflammés,C’est ce fougueux instinct‖ fait pour nous reproduire,Bienfaiteur des mortels,‖ et prêt à les détruire.Qu’un seul objet, mon fils,‖ t’enchaînant sous sa loi,Te dérobe à son sexe‖ anéanti pour toi.Heureux, sans doute heureux,‖ si la beauté qui t’aime,Remplissant tout ton cœur,‖ te rend cher à toi-même,Et mêle au tendre amour‖ qu’elle a su t’inspirer,Ce charme des vertus‖ qui les fait adorer !Nœuds avoués du ciel,‖ respectable hyménée,De mon fils à tes lois‖ soumets la destinée !Que par toi, de son être‖ étendant le lien,Mon fils, pour être heureux,‖ soit homme et citoyen !Loin d’ici ces mortels,‖ dont la folle prudenceRefuse à leur pays‖ le prix de leur naissance,Et qui prêts à brûler‖ des plus coupables feux,Morts pour le genre humain,‖ pensent vivre pour eux !Amitié, nœud sacré,‖ récompense des sages,Plaisir de tous les temps,‖ vertu de tous les âges !Oui, mon fils chérira‖ tes devoirs, tes douceurs.L’astre qui nous éclaire‖ eut des blaphémateurs :Des monstres ont maudit‖ sa féconde influence ;D’autres ont de Dieu même‖ abhorré l’existence,Ont haï l’Éternel :‖ amitié ! qui jamaisA blasphémé ton nom,‖ a maudit tes bienfaits ?Le ciel daigne accorder‖ au mortel magnanimeUne autre passion‖ plus rare et plus sublime,Aliment des vertus,‖ âme des grands desseins :C’est ce noble désir‖ d’être utile aux humains,D’avoir des droits sur eux,‖ de vivre en leur mémoire ;Le plus beau des besoins,‖ le besoin de la gloire ;Impérieux instinct‖ que des dieux bienfaiteurs,Par pitié pour la terre‖ ont mis dans les grands cœurs.Mais qui cherche la gloire‖ a besoin qu’on l’éclaire.Il en est une, hélas !‖ criminelle ou vulgaire,Que le faible poursuit,‖ qu’encense le pervers,Qui, sous différens noms,‖ fléau de l’univers,Arme le conquérant,‖ lui commande les crimes,Dicte au sage insensé‖ de coupables maximes,Aiguise le poignard,‖ prépare le poison,Pour sauver de l’oubli‖ le fantôme d’un nom ;Prestige d’un instant,‖ vaine et cruelle idole,Non, ce n’est point à toi‖ que le sage s’immole ;Ses jours, dans les travaux,‖ ne sont point consumés,Pour laisser quelques pas‖ sur le sable imprimés :Mais servir, éclairer‖ le genre humain qu’il aime,En recherchant surtout‖ l’estime de soi-même ;La mettre au plus haut prix ;‖ l’obtenir de son cœur ;Voilà quelle est sa gloire‖ et quelle est sa grandeurSi de ce beau désir‖ ton âme est dévorée,Nourris dans toi, mon fils,‖ cette flamme sacrée,Tandis que tes esprits,‖ dans leur mâle vigueur,Du feu des passions‖ reçoivent leur chaleur.Ah ! lorsque les glaçons‖ de la froide vieillesseViennent de notre sang‖ arrêter la vîtesse,Lorsque nous recelons‖ dans un débile corpsUn esprit impuissant,‖ une âme sans ressorts,Plus de droits sur la gloire‖ et sur la renommée :La lice de l’honneur‖ est pour jamais fermée :Et sur nos sens flétris,‖ ainsi que sur nos cœurs,L’oisive indifférence‖ épanche ses langueurs.Mon fils, sur les humains‖ que ton âme attendrieHabite l’univers,‖ mais aime sa patrie.Le sage est citoyen :‖ il respecte à la foisEt le trésor des mœurs,‖ et le dépôt des lois :Les lois ! raison sublime‖ et morale pratique,D’intérêts opposés‖ balance politique,Accord né des besoins,‖ qui, par eux cimenté,Des volontés de tous‖ fit une volonté.Chéris toujours, mon fils,‖ cet utile esclavage,Qui de la liberté‖ doit épurer l’usage.Entends mes derniers mots,‖ toi, dont les soins prudensDoivent de notre fils‖ guider les premiers ans.J’ai vu son doux sourire‖ à sa naissante aurore ;Son premier sentiment‖ à tes yeux doit éclore ;Dans ton sein paternel‖ il ira s’épancher ;Et moi, d’entre tes bras‖ la mort va m’arracher.Puisse un jour cet écrit,‖ gage de ma tendresse,Cher enfant, à ton cœur‖ faire aimer ma vieillesse !Puisses-tu t’écrier,‖ saisi d’un doux transport :Il fit des vœux pour moi‖ dans les bras de la mort !Oui, c’est toi qui, m’offrant‖ une heureuse espérance,Plus loin dans l’avenir‖ porte mon existence :Je t’apprends le secret‖ de vivre et de jouir ;Ma mort t’enseignera‖ le grand art de mourir.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
107((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a vœux / deux masculine, classiqueb m’enflamme / âme féminine, classiquea solennel / paternel masculine, classiqueb carrière / lumière féminine, classiquea flambeau / tombeau masculine, classiqueb sage / l’héritage féminine, classiquea eux / heureux masculine, classiqueb vieillesse / sagesse féminine, classiquea débris / fils masculine, classiqueb rivage / naufrage féminine, classiquea semés / inanimés masculine, classiqueb âme / flamme féminine, classiquea chaleur / bonheur masculine, classiqueb partage / sage féminine, classiquea détacher / t’arracher masculine, classiqueb funeste / reste féminine, classiquea émoussés / tracés masculine, classiqueb nouvelle / modèle féminine, classiquea sein / divin masculine, classiqueb rassemble / ensemble féminine, classiquea erreurs / mœurs masculine, classiqueb entière / père féminine, classiquea divinité / jeté masculine, classiqueb enfance / ignorance féminine, classiquea arrêtez / insultez masculine, classiqueb suprême / elle-même féminine, classiquea vertus / Brutus masculine, classiqueb empire / détruire féminine, classiquea soins / besoins masculine, classiqueb adore / implore féminine, classiquea descend / néant masculine, classiqueb cachée / attachée féminine, classiquea ciel / l’Éternel masculine, classiqueb d’éclore / aurore féminine, classiquea nouveau / berceau masculine, classiqueb connaître / être féminine, classiquea semés / animés masculine, classiqueb lui-même / système féminine, classiquea momens / fondemens masculine, classiqueb limites / prescrites féminine, classiquea lui / autrui masculine, classiqueb utiles / stériles féminine, classiquea lumineux / yeux masculine, classiqueb d’ivresse / jeunesse féminine, classiquea cruels / mortels masculine, classiqueb respectable / semblable féminine, classiquea candeur / cœur masculine, classiqueb ouvrage / l’image féminine, classiquea simplicité / habité masculine, classiqueb aime / lui-même féminine, classiquea dangereux / affreux masculine, classiqueb l’alliance / existence féminine, classiquea divers / l’univers masculine, classiqueb ivresse / l’abaisse féminine, classiquea vainqueur / cœur masculine, classiqueb guide / rapide féminine, classiquea frein / main masculine, classiquea furieux / cieux masculine, classiqueb semence / l’influence féminine, classiquea vain / sein masculine, classiqueb assemblage / l’orage féminine, classiquea airs / mers masculine, classiqueb craindre / éteindre féminine, classiquea allumés / enflammés masculine, classiqueb reproduire / détruire féminine, classiquea loi / toi masculine, classiqueb t’aime / toi-même féminine, classiquea t’inspirer / adorer masculine, classiqueb hyménée / destinée féminine, classiquea lien / citoyen masculine, classiqueb prudence / naissance féminine, classiquea feux / eux masculine, classiqueb sages / âges féminine, classiquea douceurs / blaphémateurs masculine, classiqueb influence / l’existence féminine, classiquea jamais / bienfaits masculine, classiqueb magnanime / sublime féminine, classiquea desseins / humains masculine, classiqueb mémoire / gloire féminine, classiquea bienfaiteurs / cœurs masculine, classiqueb l’éclaire / vulgaire féminine, classiquea pervers / l’univers masculine, classiqueb crimes / maximes féminine, classiquea poison / nom masculine, classiqueb idole / s’immole féminine, classiquea consumés / imprimés masculine, classiqueb aime / soi-même féminine, classiquea cœur / grandeur masculine, classiqueb dévorée / sacrée féminine, classiquea vigueur / chaleur masculine, classiqueb vieillesse / vîtesse féminine, classiquea corps / ressorts masculine, classiqueb renommée / fermée féminine, classiquea cœurs / langueurs masculine, classiqueb attendrie / patrie féminine, classiquea fois / lois masculine, classiqueb pratique / politique féminine, classiquea cimenté / volonté masculine, classiqueb esclavage / l’usage féminine, classiquea prudens / ans masculine, classiqueb aurore / éclore féminine, classiquea s’épancher / m’arracher masculine, classiqueb tendresse / vieillesse féminine, classiquea transport / mort masculine, classiqueb espérance / existence féminine, classiquea jouir / mourir masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

214 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Chez CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE, 1824-1825· numérisation ÉFÉLÉ· Sources