Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1851· Épitres

Fragmens d’une épitre diplomatique

ADRESSÉE A LA COALITION DES PRINCES ARMÉS CONTRE LA FRANCE

Sébastien-Roch-Nicolas de Chamfort· strophes variées, alexandrins, 193 vers

Quoi ! contre nos pamphlets‖ hérissant vos frontières,Vous formez des cordons,‖ vous dressez des barrières ;Et vous pourriez, chez nous,‖ vauriens pestiférés,De l’égalité sainte‖ apôtres conjurés,Hasardant la vertu‖ de vos bandes guerrières,Souffrir que d’un faux jour‖ les rayons égarés,Perçant l’épais repli‖ de leurs lourdes paupières,Offrissent à leurs yeux‖ troubles, mal assurés,De nos Français nouveaux‖ les façons familières !Quoi ! vos fiers cuirassiers‖ qui, combattant pour vous,Meurent sous vos bâtons‖ en perdant vos trois sous,Verront-ils exposer‖ leur fidèle innocenceAux piéges que leur tend‖ notre indigne licence !Rois, laissez-vous fléchir,‖ ne nous attaquez pas ;Plaignez plutôt l’erreur‖ de notre indépendance,De cette égalité,‖ fléau de nos climats.Sans cesse attendrissez‖ sur nous, sur nos misères,Vos sujets chargés d’or,‖ payant sans assignatsLe brigand breveté‖ qui les traîne en galères,Pour la mort d’un vieux cerf‖ soustrait à vos ébats.Avant qu’on vous apprît‖ que les hommes sont frères,Funeste vérité‖ qui peut tout perdre, hélas !Nuire à vos recruteurs,‖ renchérir vos soldats,Corrompre l’ouvrier‖ en haussant les salaires,Et, trompant vos sujets‖ égarés sur nos pas,Leur ravir tous ces biens‖ si chers à leurs ancêtres,Ces biens perdus pour nous,‖ mais non pour vos états,Des moines, des geôliers,‖ des nobles et des prêtres…

A quoi de l’art des rois‖ on borne les leçons !Transplanter en Brabant‖ les braves de Hongrie,Puis contre les Hongrois‖ armer les Brabançons,Styriens à Milan,‖ Milanais en Styrie :De ce profond mystère‖ est-ce là tout le fin ?Combien de temps faut-il‖ pour que le monde enfinDe ce royal secret‖ découvre l’industrie ?— Mais, depuis six cents ans !‖ — Soit : rien ne prouve mieuxQue, pour aller bien loin,‖ ce système est trop vieux.Kaunitz le sentira :‖ sa tête octogénaireDira : Voici du neuf,‖ voyons, que faut-il faire ?Je ne reconnais plus‖ ce commode métierDe régir les états‖ pour se désennuyer.Régner est chose grave‖ et devient une affaire.

Voisins des Marquisats, v‖ous savez tous qu’en dire,Frédéric, expliquant‖ ses droits régaliens,Forme, allonge, élargit‖ son nouvel apanage ;Fait chez vous la police‖ et vous prendra vos biensPar sage surveillance‖ et par bon voisinage,Pour vous défendre mieux‖ contre les Autrichiens.Déjà de ses housards‖ une troupe impolieA rançonné deux fois‖ les gens de Nuremberg.— Bon ! Nuremberg n’est rien :‖ c’est de la bourgeoisie.— D’accord. Mais un moment :‖ Monsieur de WirtembergS’attend de jour en jour‖ à la même avanie ;C’est un seigneur, un duc,‖ un prince en Franconie.Que répondre ? on se tait :‖ l’évêque de Bamberg,Plus confondu que vous,‖ rassemble ses vieux titres,Et du cercle alarmé‖ consulte les chapitres :Publicistes, docteurs,‖ à l’escrime excités,En petit in-quartos‖ resserrant leur logique,Prouvant, démontrant tout,‖ hors les points contestés,Font admirer de plus‖ cet accord harmoniqueQui, par des mouvemens‖ simples, bien concertés,Fait marcher sans délais‖ ce grand corps germanique.Bientôt le brave Hoffmann‖ les a tous réfutés ;Et par vingt régimens‖ que charme sa réplique,Kalkreuth et Mollendorff,‖ d’avance bien postés,Assurent le succès‖ de sa diplomatique.Raguse et ses faubourgs,‖ Luques et Saint-MartinAttendent, comme on sait,‖ avec impatience,L’arrêté du congrès‖ qui doit livrer la FranceRepentante et contrite‖ aux chevaliers du Rhin.De Mercy, de Breteuil‖ la sagesse profonde,De Rousseau, de Sieyes‖ réformant les erreurs,Nous guérira des maux‖ causés par ces penseurs,Qui, malgré la police,‖ ont éclairé le monde,Et, sans être honorés‖ du poste de commis,Se mêlent d’influer‖ sur les lois d’un pays.C’est un abus affreux :‖ il faut qu’on le corrige ;La constitution‖ le demande et l’exige.Il nous faut au-dehors‖ une révision ;L’autre est insuffisante,‖ encor qu’elle ait du bon.

Catherine, posant‖ un tome de Voltaire,Écrit pour condouloir‖ aux chagrins du saint-père.Le pontife attendri,‖ presque privé d’enfans,Veut déjà dans Moscou‖ recruter des croyans ;Et bénissant tout bas‖ l’auguste Catherine,Adresse un doux reproche‖ à la grâce divine,Qui, contristant les saints,‖ diffère trop long-tempsD’unir l’église grecque‖ à l’église latine.Hélas ! tout vient trop tard :‖ faut-il qu’un si grand bienCommence à s’opérer‖ quand on ne croit plus rien ?

(Ce qui suit s’adresse au feu roi de Suède.)

Une croisade noble‖ est œuvre méritoire,Propre à toucher les cœurs‖ des nobles Suédois,Utile à vos sujets,‖ commerçans et bourgeois,Qui, resserrant leurs fonds,‖ vous souhaitent la gloireD’Artus, de Galaor,‖ ou d’Oger le Danois.Votre abord si prochain‖ dans la riche Neustrie,Ce fief du grand Rollon‖ promis à vos exploits,De vos Dalécarliens‖ excitant l’industrie,Préviendra la faillite‖ assez commune aux rois,Mais qu’on leur passe moins‖ aujourd’hui qu’autrefois ;Car on se forme enfin ;‖ et du fond de l’Ukraine,Avant que d’envoyer‖ sa botte souveraine,Charles, votre patron,‖ balancerait, je crois :Il craindrait qu’à Stockholm‖ on ne se dît peut-être :« Essayons : Il faut voir,‖ sous ce commode maître,» S’il n’eût pas mieux valu,‖ pour un peuple indigné,» Que sur lui dès long-temps‖ cette botte eût régné.» Ah ! nous n’eussions pas vu‖ dépeupler nos campagnes,» En brigands, en soldats,‖ changer nos laboureurs,» Sous des fardeaux virils‖ haleter leurs compagnes,» Et leur fils consumés‖ en précoces sueurs,» Jeunes, de la vieillesse‖ accuser les langueurs. »Vous voyez que déjà‖ la question se pose.Le texte est dangereux ;‖ prévenez-en la glose.Gèfle en fournit un autre ;‖ et, malgré le succès,Vos états assemblés‖ vers la zône polaire,En exil, dans un camp,‖ sous le glaive, aux arrêts,Ou contraints de payer,‖ ou payés pour se taire,Dans leurs foyers rendus‖ exposeront les faits,Ces faits accusateurs‖ d’un heureux téméraire.Vous les redoutez peu ;‖ j’entends SémiramisQui vous dit : « Réprimons‖ ces Français réfractaires,» Prêchant la liberté‖ qui gêne en tout pays ;» Mais craignons nos sujets,‖ ils sont nos ennemis ;» Et contre eux prêtons-nous‖ nos vaillans mercenaires.» Unis pour opprimer,‖ despotes solidaires,» J’espère en vos trébans,‖ comptez sur mes strélitz ;» Marchez et triomphez :‖ la gloire vous appelle» Aux combats, au congrès‖ dans Aix dit la Chapelle :» Vous y parlerez trop,‖ mais vous parlerez bien.» Chefs, soldats, orateurs,‖ il ne vous manque rien.» Alexandre, partez‖ pour les plaines d’Arbelle ;» La Beauce en offre assez,‖ et vos braves soldats» Qu’en Finlande la gloire‖ a maigris sur vos pas,» Dans Gèfle peu refaits,‖ retrouveront en France,» Dans maint heureux vignoble,‖ en pays de bombance,» La santé, la vigueur‖ dont souvent mes guerriers» M’ont présenté l’image‖ en m’offrant leurs lauriers. »Ainsi dit Catherine :‖ et le héros habile,Qui goûte le traité,‖ mais le trouve incomplet,Jaloux de s’enrichir‖ d’un article secret,La flatte, élève au ciel‖ son génie et son style,Ses conquêtes, ses lois,‖ en ajoutant tout basQue, sans un fort subside,‖ il ne partira pas.Sémiramis sourit,‖ et, pour sortir de gêne,Médite à vingt pour cent‖ un gros emprunt sur Gêne,Que par les émigrés‖ on croit déjà rempli.Tranquilles sur le nord,‖ arrêtons-nous ici :A nos héros français‖ sa voix offre un asile.— Ne vous y fiez pas :‖ sa politique habileSonge à ses intérêts‖ plus qu’à nos émigrans.Adroit à nous ravir‖ nos princes et nos grands,Elle veut transplanter‖ au sein de son empireLe premier de nos arts,‖ le blason qu’elle admire,D’écussons, de lambels‖ tapisser Astracan ;Chérin doit recruter‖ pour embellir Cazan :Tel est l’unique but‖ de ses nobles dépenses.Elle peut, il est vrai,‖ dans ses déserts immenses,En fiefs, en francs-aleux‖ découper ses états,Tout brillans de comtés,‖ riches de marquisats,Sans même expatrier‖ ni les ours, ni les rennes,Deux ordres, dans le nord,‖ puissances souveraines.— Vous riez… Si pourtant‖ de ses secours aidés…— Cent mille arpens de neige,‖ en un jour concédés,Peuvent soudain, s’il plaît‖ à sa munificence,Montrer chez les Kalmoucks‖ la véritable France ;La cour des vrais Bourbons,‖ le palais des Condés.Princes au Kamshatka,‖ ducs dans la Sibérie,Voyez-les excitant‖ une active industrie,Encourager de l’œil‖ les travaux roturiersQui défrichent pour eux‖ leur nouvelle patrie,Fertile au seul aspect‖ de ces grands chevaliers.De l’Oby, de l’Irtich,‖ les rives délectablesSe peuplant de Français‖ présentés, présentables,Verront leurs champs féconds‖ sous de si nobles mains,Étonner Pétersbourg‖ de leur tributs lointains,Et cet hommage heureux‖ consoler CatherineD’avoir des Osmanlis‖ différé la ruine.— J’entends. Et les Suédois…‖ Gustave ? Il est bien loin :Sans avoir d’assignats,‖ sa richesse est en cuivre.Ses soldats pourraient bien‖ hésiter à le suivre,Et de le surveiller‖ son sénat prendra soin.— Vous pourvoyez à tout ;‖ je me tais, et pour cause.Quel homme ! il ne craint rien.‖ — Oh ! je crains quelque chose.— Eh ! quoi donc, s’il vous plaît ?‖ — D’ennuyer : serviteur.— Dieu vous envoie à moi‖ quand j’aurai de l’humeur !Adieu. Malgré les noms‖ dont chez vous on vous nomme,J’aime votre candeur,‖ votre sincérité,Et, pour un scélérat,‖ je vous tiens honnête homme.— Quels que soient les surnoms‖ dont vous soyez noté,J’honore vos vertus‖ et votre loyauté,Comme si j’arrivais‖ de Coblentz ou de Rome

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
33[aa] 3[ababa] 1[aabab] 5[abab] 7[abba] 2[ababccb] 3[aabba] 1[ababab] 1[aabbab] 1[ababb] 1[abbaba] 1[ababba]
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a frontières / barrières féminine, classiquea pestiférés / conjurés masculine, classiquea guerrières / paupières / familières féminine, classiqueb égarés / assurés masculine, classiquea vous / sous masculine, classiquea innocence / licence / indépendance féminine, classiqueb pas / climats masculine, classiquea misères / galères féminine, classiqueb assignats / ébats masculine, classiquea frères / salaires féminine, classiqueb hélas / soldats masculine, classiquea pas / états masculine, classiqueb ancêtres / prêtres féminine, classiquea leçons / Brabançons masculine, classiqueb Hongrie / Styrie / l’industrie féminine, classiquec fin / enfin masculine, classiquea mieux / vieux masculine, classiquea octogénaire / faire / affaire féminine, classiqueb métier / désennuyer masculine, classiquea régaliens / biens / Autrichiens masculine, classiqueb apanage / voisinage féminine, classiquea impolie / bourgeoisie féminine, classiqueb Nuremberg / Wirtemberg / Bamberg masculine, classiquec avanie / Franconie féminine, classiquea titres / chapitres féminine, classiquea excités / contestés masculine, classiqueb logique / harmonique féminine, classiquea concertés / réfutés / postés masculine, classiqueb germanique / réplique / diplomatique féminine, classiquea Saint-Martin / Rhin masculine, classiqueb impatience / France féminine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb erreurs / penseurs masculine, classiquea commis / pays masculine, classiquea corrige / l’exige féminine, classiquea révision / bon masculine, classiquea Voltaire / saint-père féminine, classiquea d’enfans / croyans / long-temps masculine, classiqueb Catherine / divine / latine féminine, classiquea bien / rien masculine, classiquea méritoire / gloire féminine, classiqueb Suédois / bourgeois masculine, classiquea Danois / exploits masculine, classiqueb Neustrie / l’industrie féminine, classiquea rois / qu’autrefois / crois masculine, classiqueb l’Ukraine / souveraine féminine, classiquea peut-être / maître féminine, classiquea indigné / régné masculine, classiquea campagnes / compagnes féminine, classiqueb laboureurs / sueurs / langueurs masculine, classiquea pose / glose féminine, classiquea succès / arrêts / faits masculine, classiqueb polaire / taire féminine, classiquea téméraire / réfractaires féminine, classiqueb Sémiramis / pays masculine, classiquea ennemis / strélitz masculine, classiqueb mercenaires / solidaires féminine, classiquea appelle / Chapelle / d’Arbelle féminine, classiquea soldats / pas masculine, classiquea France / bombance féminine, classiquea guerriers / lauriers masculine, classiquea habile / style féminine, classiqueb incomplet / secret masculine, classiquea bas / pas masculine, classiquea gêne / Gêne féminine, classiquea rempli / ici masculine, non classiquea asile / habile féminine, classiquea émigrans / grands masculine, classiquea empire / admire féminine, classiquea Astracan / Cazan masculine, classiquea dépenses / immenses féminine, classiquea états / marquisats masculine, classiquea rennes / souveraines féminine, classiquea aidés / concédés masculine, classiquea munificence / France féminine, classiquea Condés / roturiers / chevaliers masculine, classiqueb Sibérie / industrie / patrie féminine, classiquea délectables / présentables féminine, classiquea mains / lointains masculine, classiquea Catherine / ruine féminine, classiquea loin / soin masculine, classiqueb cuivre / suivre féminine, classiquea cause / chose féminine, classiquea serviteur / l’humeur masculine, classiquea nomme / homme / Rome féminine, classiqueb sincérité / noté / loyauté masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

193 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Chez CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE, 1824-1825· numérisation ÉFÉLÉ· Sources